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Ivica Rajić

Quant aux familles des victimes, je leur adresse mes excuses et mes plus sincères condoléances pour la douleur qu'elles ont dû éprouver en  perdant leurs êtres chers. Je m'exprime de manière tout à fait sincère. Je comprends leur douleur. Cette guerre a causé la même douleur dans ma famille ainsi que dans nombre d'autres familles, indépendamment de leur appartenance ethnique.

Ivica Rajić commandait plusieurs unités de soldats basées à Kiseljak, en Bosnie-Herzégovine, en 1993. Il commandait les forces qui ont attaqué et pillé le village de Stupni Do, tuant au moins 37 civils musulmans de Bosnie et détruisant le village. Les forces dont il avait le commandement ont également attaqué la ville de Vareš, qui se trouvait à proximité. Elles ont fait prisonniers au moins 250 hommes musulmans de Bosnie, ont infligé des sévices physiques et psychologiques à leurs familles et à d’autres habitants, et ont fait subir des violences sexuelles aux femmes. Ivica Rajić a coopéré de manière significative avec l’Accusation, en fournissant et en identifiant différents documents clés et en confirmant de nombreux faits importants. Ivica Rajić a été condamné à 12 ans d’emprisonnement.

Lire son aveu de culpabilité

7 avril 2006 (extrait du compte rendu d'audience)

Madame le Président, Madame, Monsieur les Juges, je vous remercie de m'avoir offert l'occasion, lors de cette rencontre avec la vérité, de prendre la parole enfin, moi aussi, et de dire quelques mots sur moi-même et au sujet de la guerre à laquelle j'ai pris part, de ses causes, de ses conséquences tragiques et du rôle que j'ai joué réellement dans les évènements qui m'ont fait comparaître devant ce Tribunal. Je suis né dans un pays où, au moment où j'ai grandi, où je suis allé à l'école, on a cherché à nous convaincre que toutes les raisons historiques avaient trouvé leur solution, toutes les raisons qui avaient, dans le passé, causé des conflits entre les petits peuples de ce pays. Je me souviens de ce que j'ai pensé au moment de ma jeunesse. Je me disais que j'avais de la chance de faire partie de cette génération qui ne connaîtrait jamais de guerre, qu’une attitude honorable et responsable envers soi et envers la société allait nous garantir un avenir heureux.

J'ai grandi avec cette conviction-là. J'étais conscient néanmoins de la pauvreté de ma famille. A l'époque où j'étais encore à l'école secondaire, j'ai su me battre pour obtenir une bourse pour pouvoir poursuivre mes études à l'académie militaire de l'armée de l'air, où j'ai obtenu d’excellents résultats. J'ai acquis des connaissances très poussées dans le domaine des radars et des communications, ce qui m'ouvrait des perspectives très solides dans mon domaine. Une jeune fille qui n'appartenait pas au même peuple et à la même confession, mais qui avait des ambitions comparables aux miennes, est devenue mon épouse, et sans aucun préjugé, nous avons bâti une famille qui pouvait servir d'exemple.

Nous étions convaincus que rien ne pouvait être meilleur, ni plus heureux. Mais une autre époque est venue, une époque de clivage confessionnel et ethnique, à grande échelle, et ceci n'offrait pas à l'individu beaucoup d'alternatives. J'ai été forcé de répondre à l'appel de mes voisins, de mes amis, et d'aider à la défense de notre peuple, qui était minoritaire. J'ai décidé de rester aux côtés de mon peuple. Cela a toujours été considéré comme le choix qui s'imposait à un homme honorable. Mais malheureusement, le dénouement a été très néfaste.

Nos chances de s'extraire de cet enfer s’amoindrissaient  de jour en jour. Mes compatriotes souhaitaient que je reste à leurs côtés, et leurs exigences n'ont fait que croître. C'est ainsi que je suis devenu l’un des protagonistes de la plus terrible des guerres qui aient eu lieu dans cette région. Les plans des grandes puissances et les aspirations des petits peuples visant à structurer la Bosnie-Herzégovine d'après leurs souhaits ne correspondaient pas. Le conflit est né de cela. Du jour au lendemain, des alliances se faisaient et se dénouaient sur ordre des grands. Je savais que mon peuple, le peuple croate, minoritaire en Bosnie-Herzégovine, avait de profondes racines en Bosnie-Herzégovine et qu'il fallait les préserver. Suite à l'agression menée contre la Bosnie-Herzégovine, il était déjà exposé à de grands dangers. J'éprouvais un tel amour pour mon peuple que je suis arrivé à la conclusion que je ne pouvais pas faire d'erreur si je décidais de rester auprès de lui.

Encore aujourd'hui, c'est ce que je maintiens. Madame le Président, Madame, Monsieur les Juges, je n'ai jamais été actif dans la vie politique. Je n'ai jamais fixé d'objectifs politiques. Je pensais que nos dirigeants le faisaient de manière suffisamment compétente, ceux que nous avions élus et désignés pour le faire. Hélas, l'évolution des choses a montré que certaines décisions n'étaient ni sages, ni prises en toute responsabilité. Le conflit entre les Croates et les Musulmans n'aurait jamais dû avoir lieu. Des témoins existent, j'ai d'ailleurs fourni des preuves à l'Accusation, montrant de manière convaincante que, dès l'été 1992, de manière déterminée, je me suis opposé aux décisions délirantes de Tihomir Blaškić et de ses protecteurs qui ont amorcé ce conflit en Bosnie centrale.

À cause de la position que j'ai prise face à ce conflit, au début de l'année 1993, j'ai été relevé de toutes mes fonctions, pour que cet homme, avec l'appui des mêmes individus, immédiatement par la suite, lance sa deuxième guerre contre les Musulmans. Au sein des deux peuples, j'ai bénéficié d'une autorité, mais au péril de ma vie. J'ai joué un rôle décisif afin d'empêcher ce conflit, qui ne pouvait pas avoir de vainqueurs.

Madame le Président, de nombreux témoins ont témoigné à l'appui de cela. Il existe de nombreux documents qui le prouvent et qui, grâce à ma coopération, ont été remis au Bureau du Procureur. Malgré tout, cependant, ces mêmes structures m'ont pratiquement chassé de ma ville natale de Kiseljak. En avril 1993, au moment où ma famille est venue en visite à Kiseljak, je me suis trouvé pris dans le tourbillon des événements, où cette même équipe a lancé sa troisième guerre contre les Musulmans. A ce moment-là, il n'était plus possible de faire quoi que ce soit qui aurait pu empêcher ces souffrances inutiles des hommes, la destruction de leurs foyers, de leurs localités. Ce qui a été mis en œuvre, c'était un scénario dont j'ignorais tout, comme de nombreuses personnes avec qui j'ai pu m'entretenir.

Mais ce qu'on a pu voir et ce que j'ai pu apprendre me permettait de comprendre assez facilement ce qui était en train de se dérouler. Il n'y avait absolument pas de double chaîne de commandement. Elle n'a pas existé. Il n'y a pas eu de rupture de communication entre le donneur d'ordres et les événements. Tout se déroulait précisément comme Blaskić l'avait exigé. C'était sur sa décision ou sur l’ordre de quelqu'un d'autre. J'espère qu'il sera appelé à l'expliquer.

Ce sont des lâches qui se sont mis à parler d'une seconde ligne de commandement lorsqu'ils ont souhaité fuir leur responsabilité dans des actes aux conséquences catastrophiques. Affirmer qu'il n'y avait pas suffisamment d'information sur les événements sur le terrain, qu'il y avait un isolement physique, que les lignes n'étaient pas stables, c'est une supercherie qui nous indique que le commandement manquait de bon sens. Comme tout être raisonnable aurait pu le prévoir, la chance a vite tourné pendant la guerre. L'ABiH, en riposte, s'est rapidement mise à attaquer tout ce qui était croate. La position du peuple croate en Bosnie centrale est devenue catastrophique. On s'est mis à dresser des plans afin que le peuple croate puisse partir. J'ai fourni des preuves convaincantes à l'appui de cela, au Bureau du Procureur.

Puis, ces auteurs de la guerre se sont rappelés mon existence. Ils se sont rappelés l'autorité dont je bénéficiais dans le peuple musulman et auprès de ses commandants militaires, alors ils m'ont confié le rôle de négociateur. Par la suite, ils m'ont également nommé au poste de commandant. Ils m'ont confié la mission de sauver ce qui pouvait encore être sauvé. Il a été difficile de négocier et de convaincre la partie adverse de quelque chose qui ne correspondait pas à la vérité. J'étais conscient des conséquences tragiques qui allaient se produire si la guerre se prolongeait, donc j'ai fait tout ce que j'ai pu pour arrêter la guerre.

Je suis parti au commandement de l'ABiH à Visoko sans préavis. J'ai couru le risque de me faire capturer. Mais encore une fois, j'ai essayé de négocier la fin de la guerre. J'ai fait tout ce qu'ils m'ont demandé, voire même ce qu'ils considéraient eux comme étant impossible. Mais l'escalade de la violence a été telle qu'il n'a plus été possible d’envisager un cessez-le-feu. À partir du moment où c'était l'instinct de survie qui se déclenchait, parce qu'on avait perdu son foyer ou un membre de sa famille, il était impossible de s'assurer que tous les hommes se comporteraient raisonnablement. C'est la raison pour laquelle des crimes ont été commis. C'est la raison pour laquelle cette guerre n'aurait jamais dû avoir lieu. Comment faire respecter les limites dans une situation qui de fait est inadmissible, comme l'a été cette guerre?

Madame le Président, Madame, Monsieur les Juges, je savais qu'un grand nombre d'hommes que je devais commander avaient perdu leurs foyers, avaient perdu un membre de leurs familles. Je savais que ces hommes avaient leurs qualités et avaient également leurs défauts. Mais je n'ai pas pu savoir, deviner à l'avance comment ils allaient se comporter dans telle ou telle situation de guerre. J'ai exécuté des missions avec des hommes que j'avais à ma disposition et non pas avec ceux que j'aurais souhaité avoir à ma disposition. Je n'ai jamais ordonné la commission d'un crime. J'ai toujours ordonné des missions nécessaires dans le cas d'une attaque ou d'une défense.

Dans le cadre de mes capacités, j'ai sanctionné immédiatement certains actes sur avis de mes collaborateurs et des instances supérieures. Certains actes ont été répertoriés pour que des actions soient engagées par la suite, au moment où ceci ne serait pas contreproductif, n'aurait pas d'effet néfaste sur la défense. Je me suis opposé à des actes répréhensibles au péril de ma vie. La preuve, les criminels dans mon propre peuple m'attaquaient, et à plusieurs reprises ils ont même tenté de m'assassiner. Des documents à l'appui existent, et je les ai communiqués au Bureau du Procureur.

Si je cite tout cela, c'est pour vous illustrer le contexte dans lequel j'ai été amené à agir. Mon départ pour Vareš n'avait pas pour objectif la commission d'un crime, aucun crime qui aurait pu susciter l'attaque de l'ABiH sur Vareš, suite à laquelle le peuple croate aurait dû quitter cette zone.

L'attaque menée par l'ABiH sur Vareš était en cours depuis plusieurs jours. Le HVO de Vareš avait demandé de l'aide, et de mon côté, en exécutant des ordres émis par mes supérieurs, j'ai tenté de faire tout ce que j'ai pu. Hélas, des individus ou des groupes n'ont pas respecté les instructions données par leurs commandants. Dans ce contexte difficile et imprévisible, un crime a été perpétré. Cependant, il n'aurait pas dû servir de justification pour les crimes graves commis par la suite contre le peuple croate dans ce secteur.

Madame le Président, il ressort de tout ce qui vous a été présenté, que ce crime, je ne l'ai pas commis et qu'il n'a pas été perpétré avec mon approbation ou alors que j'avais été mis au courant. Ce crime, en revanche, a été commis par des individus et des groupes que je devais commander, dont j'étais le supérieur, et c'est la raison pour laquelle j'en suis coupable. Le commandant est celui qui est reconnu à partir du moment où des gestes positifs ont été commis par lui et par des hommes sous ses ordres. De même, la déontologie, l'éthique militaire et l'honneur militaire lui commandent de reconnaître la responsabilité pour ce qui n'a pas été fait correctement.

J'accepterai la sentence que vous prononcerez à mon encontre. Je regrette qu'il y ait eu des victimes à Stupni Do et à Vareš. Ces victimes ont été inutiles, tout comme la guerre entre deux peuples amis.

Quant aux familles des victimes, je leur adresse mes excuses et mes plus sincères condoléances pour la douleur qu'elles ont dû éprouver en perdant leurs êtres chers. Je m'exprime de manière tout à fait sincère. Je comprends leur douleur. Cette guerre a causé la même douleur dans ma famille ainsi que dans nombre d'autres familles, indépendamment de leur appartenance ethnique. Toutes ces victimes ont droit à la vérité et à la justice. Je coopère avec le Bureau du Procureur pour contribuer à ce que la vérité se manifeste. Je suis un homme responsable et non pas un homme brisé, comme l'affirmait dans les médias mon ancien conseil.

Je suis convaincu que ce grain de vérité saura être reconnu dans l'océan de mensonges que l'on diffuse depuis des années en Bosnie-Herzégovine et en République de Croatie contre moi. Ce sont des mensonges proférés par des individus et par des agents de différents services de Renseignement et autres, pour me forcer à garder le silence et pour occulter la vérité les concernant eux, ainsi que la politique qui m'a transformé, moi et mon peuple, en une victime et en un agresseur dans mon propre pays.

Seule la vérité peut aider les générations futures. Je la défendrai. Je la dirai, indépendamment des menaces, voire même des attaques physiques dont j'ai été l'objet au Quartier pénitentiaire. Ces menaces ne sont pas dirigées uniquement contre moi personnellement, mais contre toute ma famille et aussi contre mon avocate. Par conséquent, je demande à cette Chambre d'utiliser son autorité pour faire en sorte qu'une protection nous soit assurée.

Ceux qui défendent la vérité sont exposés à des méthodes très subtiles utilisées par des gens prêts à tout. Une campagne médiatique, une campagne de renseignement a été lancée à grande échelle en République de Croatie contre moi, à partir du moment où j'avais passé un accord avec le Procureur. Comment pourrait-on expliquer autrement ce qu'écrit un hebdomadaire croate très influent, qui cite des mensonges et des rapports des services secrets croates, disant que je suis responsable du crime terrible commis au marché de Markale à Sarajevo ? C'est une menace lancée contre ma famille. C'est un mensonge monstrueux. À l'appui, ils ont publié une photographie de mon épouse, l'adresse de mon appartement, ainsi que la plaque d'immatriculation de notre véhicule. N'est-ce pas une invitation à peine déguisée aux familles des victimes de ce crime pour lyncher ma famille ? Pire encore, des mensonges encore plus monstrueux ont été lancés contre moi à la télévision croate dans le cadre d'une émission qui est très suivie, suite à la signature de mon accord sur le  plaidoyer, au moment où il a été rendu public.

Faut-il préciser que mon ancien conseil a pris part à ce programme télévisé, mon avocat que j’ai eu l’occasion de décrire en deux mots seulement. Il s'agit de duperie, de supercherie, de menaces en Croatie, de la part de certains qui avaient coopéré dans le passé avec ce Tribunal. Ceci m'incite à faire preuve de prudence et à me préoccuper de la sécurité de ma famille. Il s'agit de méthodes bien connues. Il s'agit de personnes qui sont au service du régime dans les rangs des services de sécurité croates, du renseignement croate, des services d'information croates, des différents clans qui avaient orchestré les événements de guerre et qui avaient dirigé nos destins, afin de se protéger. Ils dissimulent la réalité, tout en falsifiant des preuves, en en produisant de nouvelles qui sont fausses pour incriminer les innocents et pour tromper l'opinion publique croate ainsi que ce Tribunal.

Je sais que le Bureau du Procureur prend des mesures concrètes pour révéler des constructions fausses et mensongères présentées devant ce Tribunal, et sincèrement, j'espère avoir l'occasion de contribuer à révéler la vérité.

Madame le Président, j'ai fait tout ce qui a été en mon pouvoir pour que la vérité toute entière se manifeste. Vous avez entre vos mains des preuves solides de tout ce qui s'est produit. Je fais confiance à votre sagesse et à votre courage, qui vous permettront de déterminer une peine juste. Je prie Dieu pour qu'il me donne le courage et la santé de purger ma peine de manière intègre et honnête pour pouvoir retrouver ma famille qui depuis longtemps, de manière indue, est victime de ces événements et qui en souffre au premier chef.
Je vous remercie.

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