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Le témoin E

Les gens criaient, pleuraient. On entendait des coups de feu […] Ils emmenaient qui ils voulaient […] ça a été mon cas.

Le témoin E, un Croate de Vukovar, décrit la montée des tensions dans la région, le siège de la ville par les Serbes et la chute de celle-ci, ainsi que le temps qu’il a passé dans divers centres de détention. Le fils du témoin E n’a pas survécu à la guerre. Il a témoigné le 3 février 1998 au procès de Slavko Dokmanović.

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Le témoin E vivait avec sa femme et ses enfants dans la ville de Vukovar, à l’est de la Croatie, près de la frontière avec la Serbie. En mai 1991, les tensions se sont faites plus vives à Vukovar, après que des policiers croates ont été tués près de la ville voisine de Borovo Selo. À ce moment-là, les gens ont commencé à pressentir la suite des évènements. « Nous nous sommes rendu compte que quelque chose se préparait, que quelque chose allait arriver » a-t-il expliqué. L’inquiétude s’est intensifiée lorsque des gens d’origine serbe, parmi lesquels se trouvaient des amis du témoin E, ont quitté Vukovar pour la Serbie, ne se sentant plus en sécurité en Croatie. Certains invoquaient toutefois des raisons vagues et de mauvais augure pour justifier leur départ. Le témoin E a relaté que, lorsqu’il leur demandait pourquoi ils partaient, certains « haussaient les épaules et [me] répondaient : ‘J'espère que tu vas bientôt t’en rendre compte aussi’ ».
Ils pensaient être évacués à partir de là (c’était à priori les termes d’un accord). « Nous considérions que, si l'on se trouvait dans un plus grand groupe, nous avions plus de chance de survivre », a-t-il expliqué.

Puis, « sans aucun avertissement, tout à fait soudainement », en juillet 1991, la JNA (l’Armée populaire yougoslave) a commencé à bombarder Vukovar, semant la panique parmi les habitants. Vukovar a finalement été assiégée de tous côtés et il n’était plus possible de sortir de la ville. Le témoin E a raconté qu’à partir de ce moment-là les conditions en ville sont devenues très difficiles, car il n’y avait plus d’électricité et très peu d’aliments. « Il a donc été très difficile pour la population de survivre durant cette période de siège de la ville », a-t-il expliqué.

La ville étant bombardée presque en permanence, le témoin E et sa femme ont trouvé refuge dans le sous-sol d’un grand bâtiment, en face de l’hôpital de Vukovar, de l’autre côté de la rue. Une soixantaine de personnes, serbes et croates, s’y étaient rassemblées. Ils y sont restés pendant presque deux mois et demi, jusqu’à la chute de la ville.

Vers la mi-novembre 1991, le témoin E a appris qu’un accord de reddition avait été conclu entre la JNA et la ville de Vukovar, selon lequel « toutes les personnes, y compris les membres de l'armée et de la police, pouvaient quitter la ville de Vukovar et partir là où elles le souhaitaient. » Selon le témoin E, il y avait en ville entre 10 000 et 12 000 civils.

À ce moment-là, le témoin E, accompagné de plusieurs personnes avec qui il avait vécu dans l’abri, sont allés à l’hôpital de Vukovar. Ils pensaient être évacués à partir de là (c’était à priori les termes d’un accord). « Nous considérions que, si l'on se trouvait dans un plus grand groupe, nous avions plus de chance de survivre », a-t-il expliqué. « Un nombre considérable d’autres personnes sont arrivées après nous, elles avaient quitté leurs propres abris se trouvant dans le centre de Vukovar. »Le témoin E a relaté que les gens avaient particulièrement peur de se rendre aux unités paramilitaires, qu’on appelait souvent les « Chetniks ». En effet, selon la rumeur, ces formations avaient commis des atrocités dans les villages autour de Vukovar, avant sa chute. Ils faisaient confiance à l’armée régulière, pensant que « l'Armée populaire yougoslave allait [les] protéger. »

Ce même jour, vers cinq heures du soir, des officiers de la JNA portant des uniformes de camouflage sont arrivés à l’hôpital de Vukovar. L’un d’entre eux s’est présenté comme le Major Veselin Šljivančanin et a dit aux gens rassemblés: « À partir de maintenant, vous allez obéir à mes ordres. » Il leur a dit qu’ils allaient être conduits dans un centre de rassemblement, l’entrepôt de la société Velepromet, à Vukovar, et qu’on emmènerait tout d’abord les femmes, les enfants et les personnes très âgées, puis tous les autres. En entendant cela, le témoin E a compris que rien n’allait se passer conformément à l’accord passé. Le témoin E a alors été transporté dans un camion militaire jusqu'à la cour de la société Vupik qui se trouve en face de l'entrepôt Velepromet, de l’autre côté de la rue.

En arrivant, il a vu qu’il y avait dans la cour un grand nombre de personnes évacuées venant de divers endroits de Vukovar. Il a reconnu plusieurs personnes de Vukovar, dont certaines qu’ils connaissaient et qui portaient des uniformes de camouflage vert olive et gris. Hormis les chauffeurs des camions qui les avaient conduits là, il n’a vu aucun soldat régulier de la JNA – seulement des paramilitaires.

« Il y avait un chaos, une confusion totale, des cris, des tirs, des pleurs… Ils passaient d'une personne à une autre avec une lampe torche. Ils faisaient sortir ceux qu'ils choisissaient… Les gens étaient amenés, passés à tabac, maltraités de toutes les manières imaginables… »

Le témoin E a été, quant à lui, emmené par un homme qu’il a reconnu et se nommait Darko Fot, un habitant de Vukovar avec qui il était allé à la chasse autrefois. Le témoin E a été contraint de se tenir près d’un grand mur. Quand il a demandé à Darko Fot ce qui se passait, celui-ci ne lui a pas répondu, se contentant de dire : « Tu le sauras le moment voulu ». Alors qu’ils étaient rassemblés, certaines personnes sont venues de nouveau et ont emmenés certains d’entre eux.

Un moment plus tard, le témoin E a de nouveau été emmené, par un homme qu’il a reconnu comme étant Mićo Danković, un ancien serveur de Vukovar. Un ancien policier croate du nom de Blašković se tenait à côté du témoin E à ce moment-là. Mićo Danković a emmené M. Blašković, en disant qu’il avait de vieux comptes à régler avec lui. Le témoin E a déclaré qu’il l’a vu frapper M. Blašković avec son fusil: « Il l'a frappé avec son fusil sur le visage. Il lui a coupé tout le visage. » Il a ensuite emmené M. Blašković, et le témoin E ne l’a jamais revu.

« À 21 heures 30, vous allez tous être exécutés », leur a-t-il dit, avant de fermer la porte et de partir. Le témoin E a relaté qu’ils étaient sous le choc. « Par la suite, nous sommes tous restés silencieux ».

Quelque temps après, un troisième homme, nommé Boro Sujanović, est venu et a emmené le témoin E et son ami Jurica, en leur disant : « Vous êtes à moi ». Quand le témoin E lui a demandé où il les emmenait, il l’a prévenu : « Il y aura de la pagaille ici, ce soir ».

Il a conduit le témoin E dans un petit immeuble de Velepromet, qui semblait être un atelier de charpentier. Un homme de grande taille et portant un uniforme de camouflage se trouvait là. Il a demandé au témoin E de poser son sac et son manteau sur une pile de vêtements. Il a pris son portefeuille, a sorti l’argent qu’il contenait et l’a ajouté à un tas d’argent qui se trouvait sur la table, puis il a jeté sa pièce d’identité et son portefeuille sous la table. Lorsque le témoin E a demandé s’il pouvait récupérer sa pièce d’identité, l’homme a refusé: « Tu n'en auras plus jamais besoin », lui a-t-il dit. Le témoin E a ensuite reçu l’ordre de se tenir contre le mur, et il a vu que son ami Jurica devait faire de même. L’homme les a alors poussés tous les deux dans une pièce obscure, donnant un coup de pied dans le dos de Jurica , et a refermé la porte derrière eux.

Lorsque leurs yeux se sont habitués à l’obscurité, ils ont vu que de nombreuses personnes se trouvaient dans cette petite pièce, et le témoin E a reconnu de nombreux habitants de Vukovar, dont un inspecteur des marchés, un médecin qui travaillait à l’hôpital, le Dr. Nadas, un employé de la poste, et bien d’autres encore.

Peu après, ils ont entendu des coups de feu à l’extérieur du bâtiment où ils étaient détenus. On a soudain ouvert la porte de leur pièce et un jeune homme a été jeté à l’intérieur: il avait reçu deux rafales dans les jambes et saignait abondamment. Le Dr. Nadas et le témoin E ont fait de leur mieux pour arrêter les saignements, mais en vain. Le témoin E s’est alors mis à cogner sur la porte en appelant à l’aide. Des gardiens militaires sont entrés et ont emmené le jeune homme pour qu’ils reçoivent des soins. Quelque temps plus tard, il a été ramené dans la pièce, les jambes convenablement bandées.

Environ une demi-heure plus tard, un jeune homme avec une barbe blonde a soudain ouvert la porte. Il était apparemment ivre, et tenait une bouteille d’une main et un fusil automatique de l’autre. « À 21 heures 30, vous allez tous être exécutés », leur a-t-il dit, avant de fermer la porte et de partir. Le témoin E a relaté qu’ils étaient choqués. « Par la suite, nous sommes tous restés silencieux ».

Vers 21h30, quelqu’un a ouvert la porte. « Nous avions atteint un degré de terreur extrême » a relaté le témoin E. Au lieu du jeune soldat portant une barbe, il s’agissait d’un officier de la JNA accompagné de deux soldats en uniformes de couleur verte et grise. « Au début, nous avons pensé qu'il s'agissait du peloton d'exécution » a-t-il raconté. Mais l’homme leur parlait avec respect, sans utiliser le terme désobligeant d’« Oustachi », que les paramilitaires avaient employé. Il leur a demandé de monter deux par deux dans un bus, la tête baissée, promettant que rien ne leur arriverait, et a donné l’ordre aux soldats de tirer sur quiconque essaierait de s’approcher d’eux.

Une fois dehors, alors qu’ils se dirigeaient vers le bus, ils étaient entourés de gens qui criaient : « Tuez les Oustachi ! Ne les emmenez pas, tuez-les! » Sous la protection des soldats, ils ont atteint le bus sain et sauf. Sept autres bus remplis de gens se trouvaient également sur les lieux. Ils sont alors allés en Serbie, dans un centre détention à Stajićevo, puis à Sremska Mitrovica, où le témoin E est resté jusqu’à sa libération, lors d’un échange de prisonniers, le 23 mars 1992.

Le témoin E a déposé le 3 février 1998 au procès de Slavko Dokmanović, le Président de la municipalité de Vukovar de 1990 à la mi-1991. Cependant,Slavko Dokmanović est décédé le 29 juin 1998 au Quartier pénitentiaire des Nations Unies, avant la clôture de l'affaire, et la Chambre de première instance a mis fin la procédure engagée contre lui. Le Tribunal a également poursuivi Mile Mrkšić, Miroslav Radić et Veselin Šljivančanin pour des crimes perpétrés dans la municipalité de Vukovar.

> Lire le témoignage complet du témoin E (en anglais)

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