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Ljubica Došen

… Je leur pardonnerais peut-être si mon mari avait été armé […] mais tuer des blessés sans défense, pas armés, c’est atroce.

Ljubica Došen, Croate, décrit dans quelles circonstances son mari a été emmené hors de l’hôpital de Vukovar. Elle ne l’a jamais revu. Elle a témoigné contre Slavko Dokmanović le 6 février 1998.

Lire son histoire et son témoignage

Ljubica Došen a vécu toute sa vie à Vukovar, ville située dans l’est de la Croatie. En 1991, elle avait 42 ans et travaillait avec son mari, Martin Došen, un pêcheur de 39 ans, dans leur restaurant. Ils avaient une fille de 14 ans, Tanja, et d’autres enfants d’un précédent mariage.
Les gens autour de nous étaient très arrogants, ils fêtaient cet événement […] L’un d’entre eux était si arrogant et si brutal qu’il a commencé à lécher un couteau. Il menaçait de massacrer tous les Croates. C’était affreux. C’est quelque chose que je n’aurais jamais pu imaginer. En tout cas, je ne m’attendais pas à cela de gens avec qui j’avais grandi.

En 1991, l’armée populaire yougoslave (la « JNA ») et d’autres forces serbes ont assiégé Vukovar. Le mari de Mme Došen était membre du principal parti politique croate (le « HDZ ») et participait à la défense de la ville. « [L]es bombardements avaient déjà commencé », a expliqué le témoin. « Il voulait donc tout simplement défendre sa famille. » Ljubica Došen a ajouté que leur propre maison avait été bombardée.

Le mari de Mme Došen a été transporté à l’hôpital de Vukovar le 16 novembre 1991. Il était tombé d’un balcon au troisième étage et il s’était blessé au dos. Parce qu’il était immobilisé et parce que le personnel de l’hôpital était occupé à soigner d’autres patients, Ljubica Došen et sa fille se sont rendus à son chevet le 18 novembre.

Ljubica Došen a décrit la situation dans l’hôpital :

« Moi, j’ai eu l’impression que les choses étaient tout à fait terribles. Il n’y avait pas d’eau, il n’y avait pas de médicaments. Il y avait de très nombreux blessés. Les pilonnages continuaient. Les civils arrivaient parce qu’ils ne savaient plus où aller à cause de ces horribles bombardements. On sentait l’odeur du sang. [...] Les gens mouraient. Il était impossible de les enterrer, puisque l’on ne pouvait pas sortir à cause des obus. Les gens étaient tellement à bout. Ils n’avaient pas de cigarettes, ils étaient affamés, ils recevaient des espèces de boîtes déjeuners et des biscuits, mais ils avaient faim. Ils n’en pouvaient plus. Ils avaient mal. C’était horrible. »

Ljubica Došen a évoqué l’état épouvantable de son mari cette dernière nuit à l’hôpital : « Il était terriblement effrayé. Il avait l’habitude de faire du sport. Il était très actif. Il n’arrivait pas à admettre sa paralysie et le fait qu’il allait dépendre de quelqu’un désormais. Donc il pleurait beaucoup. » Mme Došen a dormi à son chevet pour pouvoir lui apporter de l’eau ou d’autres choses dont il aurait besoin.

Mme Došen a déclaré que les soldats de la JNA étaient arrivés à l’hôpital le 19 novembre 1991 dans la nuit et avaient annoncé que tout le monde serait évacué le lendemain. Le 20 novembre au matin, Mme Došen a vu l’accusé Veselin Šljivančanin. Ce dernier s’est présenté comme étant « le capitaine Šljivančanin » et a précisé qu’il prenait les choses en main. Mme Došen l’a entendu dire : « Nous allons maintenant appeler un certain nombre d’entre vous. Au fur et à mesure que vous entendrez votre nom, veuillez sortir de l’hôpital. »

Deux soldats qui se tenaient près de lui ont lu une liste de noms. Le mari de Ljubica Došen était le premier sur la liste, suivi par ses deux frères, Tadija et Ivan Došen. Deux soldats ont transporté le mari de Ljubica Došen sur une civière et l’ont sorti par la porte arrière de l’hôpital. Mme Došen et sa fille les suivaient.

Mme Došen a vu quatre autocars garés dehors, trois véhicules civils et un militaire. Les soldats ont posé la civière près du véhicule de l’armée. Le témoin a déclaré qu’elle avait trouvé curieux que son mari soit transporté dans un véhicule militaire. Elle s’est demandé pourquoi on ne l’emmenait pas dans un véhicule civil s’il s’agissait d’une évacuation générale. La présence de soldats armés à proximité et à l’intérieur de l’autocar et l’absence d’épouses et d’enfants ont surpris plus encore Ljubica Došen. « Mais je ne comprends pas, qu’est-ce qui se passe ? » a-t-elle demandé à son mari. « Je ne comprends pas non plus, il se passe quelque chose de bizarre » a-t-il répondu.

Peu de temps auparavant, elle l’avait couvert, lui avait caressé le visage et lui avait dit de prendre soin de lui. Elle ne l’a plus revu. Elle n’a jamais revu non plus tous ceux qui ont embarqué dans le camion militaire.

Ljubica Došen a rapporté qu’un soldat avait poussé violemment le frère cadet de son mari contre la grille de l’hôpital. Il lui a ordonné de vider ses poches et lui a dit : « Espèce d’oustachi [terme péjoratif désignant les Croates et faisant référence à l’alliance conclue entre les autorités croates et les nazis pendant la Deuxième Guerre mondiale], tu vas voir maintenant. » Le mari de Ljubica Došen et sa fille ont éclaté en sanglots à la vue de cette scène.

Ljubica Došen a décrit le sentiment d’impuissance qu’elle éprouvait. « Mais fais quelque chose, emmène mon enfant de là », s’est écrié son mari. Elle lui a répondu : « Mais qu’est-ce que tu veux que je fasse, j’ai une kalachnikov dans le dos, comment veux-tu que je l’emmène ? » Son mari lui a dit : « Je ne sais pas ce que tu vas faire, mais tu vas faire quelque chose. Il faut faire quelque chose. Prends ma chaîne, prends ma bague, prends mon alliance, prends ma montre. Et j’ai promis de donner mon alliance à mon fils. »

Mme Došen a également décrit comment des soldats s’en étaient pris à Ružica Markobašić, une proche de son mari, enceinte de cinq mois, comment ils l’avaient tirée par le manteau et par le sac et l’avaient insultée : « [P]utain d’oustachi. Où sont vos photos ? Où sont les photos de votre mari qui est en train de couper les doigts des enfants et qui est en train de faire des colliers avec ces doigts ? »

Un jeune soldat a fait monter Mme Markobašić dans l’autocar et il a pris la main de Mme Došen et l’a serrée. Lorsqu’elle a ouvert la main, elle a vu qu’il y avait glissé 2000 dinars yougoslaves. Elle a demandé au soldat pourquoi il lui donnait cet argent et il a répondu : « Madame, vous pourriez bien en avoir besoin mais elle, en tout cas, elle n’en aura certainement plus besoin. »

Ljubica Došen a décrit le comportement des soldats serbes devant l’hôpital : « Les gens autour de nous étaient très arrogants, ils fêtaient cet événement. L’un d’eux portait un insigne tchetnik. Il portait une longue barbe. L’un était si arrogant et si brutal qu’il a commencé à lécher un couteau. Il menaçait de massacrer tous les Croates. C’était affreux. C’est quelque chose que je n’aurais jamais pu imaginer. En tout cas, je ne m’attendais pas à ce que les gens avec qui j’avais grandi, avec qui j’étais allée à l’école, avec qui j’étais sortie, avec qui j’étais allée à des mariages puissent se comporter ainsi. Les voir se comporter ainsi était quelque chose de terrible. »

Mme Došen s’est adressée à un soldat serbe appelé Darko Vuk, qui était originaire de Vukovar. Il était l’un des amis de son mari et tous deux se retrouvaient souvent dans leur restaurant surplombant le Danube. Elle lui a demandé : « Darko, est-ce que tu ne vas pas sauver mes proches ? » Il lui a jeté un coup d’œil ironique et a répondu : « Vous, les Došen, vous avez fait beaucoup de mal, alors restez tranquilles. »

Lorsqu’elle a compris que les gens de Vukovar ne lui seraient d’aucun secours, Mme Došen s’est tournée vers l’accusé Veselin Šljivančanin. Elle lui a demandé ce que sa fille et elle faisaient là et si elle pouvait donner quelques vêtements à son mari. Elle a déclaré qu’elle avait été surprise lorsque le capitaine Šljivančanin lui avait demandé pourquoi son mari aurait besoin de vêtements. Se rendant sans doute compte qu’il avait laissé entendre que son mari n’aurait plus besoin de ses affaires, il s’est repris en lui demandant qui allait les lui porter.

Alors que Mme Došen et sa fille allaient rejoindre les autres femmes et enfants, son mari a été transporté dans un camion militaire avec les autres malades immobilisés. Peu de temps auparavant, elle l’avait couvert, lui avait caressé le visage et lui avait dit de prendre soin de lui. Elle ne l’a plus revu. Elle n’a jamais revu non plus tous ceux qui ont embarqué dans le camion militaire.

« Ce n’est qu’à Ovčara qu’on a pu les retrouver et c’est là que ce massacre atroce a eu lieu. C’est une honte. Peut-être pourrais-je leur pardonner, si mon mari avait été armé et si ce Serbe avait eu une arme entre les mains et s’ils avaient tiré les uns sur les autres. Mais tuer des blessés qui sont sans défense, qui ne sont pas armés, c’est atroce, c’est un crime qu’il faut punir et, au nom de mon mari, au nom de ma mère, au nom de mes enfants, je vous en supplie, il faut punir ces hommes. »

Ljubica Došen a témoigné le 6 février 1998 au procès de Slavko Dokmanović, Président de la municipalité de Vukovar. Il a été mis fin à la procédure engagée contre Slavko Dokmanović le 15 juillet 1998 à la suite du suicide de ce dernier en détention le 29 juin 1998. Ljubica Došen a déposé les 6 et 7 février 2006 au sujet des mêmes faits au procès de Veselin Šljivančanin, Mile Mrkšić et Miroslav Radić anciens officiers de l’armée populaire yougoslave.

> Lire la version intégrale de la déposition de Ljubica Došen dans l’affaire Dokmanović

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