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Mirsada Malagić

Nous nous tournons vers ces forêts désertes d’où ne sont jamais revenus nos enfants.

Mirsada Malagić, Musulmane de Bosnie, parle des femmes dont les maris ont été tués lors des massacres de Srebrenica en 1995. Elle a témoigné contre Radislav Krstić le 3 et 4 avril 2000.

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Mirsada Malagić avait 36 ans, trois fils et attendait une petite fille lorsque, le 11 juillet 1995, les forces serbes de Bosnie ont investi la zone de sécurité de l’ONU à Srebrenica, dans l’est de la Bosnie-Herzégovine. Mme Malagić, son fils Adnan, âgé de 11 ans, et son beau-père, Omer Malagić, âgé de 70 ans, ont pris la fuite avec un groupe de femmes, d’enfants et de personnes âgées vers la base de l’ONU située à Potočari, au nord de l’enclave de Srebrenica. Les autres hommes de la famille – son mari Salko, son fils de 12 ans, Elvir, son autre fils de 16 ans, Admir, et son frère Sadik Salihović – se sont enfuis dans les bois.
J’ai compris qu’à Potočari rien de bon ne pouvait nous attendre et que ces soldats de la FORPRONU n’étaient plus capables de nous protéger, qu’eux-mêmes étaient peut-être impuissants compte tenu de tout ce qui se passait.

Peu de temps après avoir quitté la ville de Srebrenica et avoir atteint une première base de la Force de protection des Nations Unies (la « FORPRONU »), un obus est tombé sur le groupe des réfugiés et Mirsada Malagić a reçu un éclat dans la clavicule droite. Elle a expliqué que la panique avait gagné le groupe des réfugiés et qu’ils étaient entrés de force dans la base de la FORPRONU. Son fils Adnan était terrifié à cause des obus et parce qu’elle était blessée. Il faisait une chaleur inhabituelle ce jour-là et de nombreuses personnes, qui étaient malades ou de constitution fragile, ont perdu connaissance. Après avoir passé plusieurs heures dans cette base, les soldats de la FORPRONU leur ont conseillé de se diriger vers leur quartier général, installé à Potočari. Pendant que les réfugiés franchissaient à pied les quatre kilomètres qui les séparaient de la base de l’ONU à Potočari, les obus tombaient de part et d’autre de la route.

Lorsqu’ils sont arrivés à l’usine de zinc juste avant d’entrer dans la base de l’ONU à Potočari, les soldats de la FORPRONU leur ont annoncé qu’ils ne pouvaient pas les accueillir car il y avait déjà trop de monde. Mirsada Malagić connaissait les usines pour y avoir travaillé avant la guerre et elle a trouvé un endroit pour se réfugier. Pendant tout l’après-midi les soldats serbes ont continué de bombarder la zone autour de Potočari, qui marquait la limite de la zone de sécurité de Srebrenica. Cette nuit-là a été assez calme, mais Mirsada Malagić n’a pas pu dormir.

Le lendemain, le 12 juillet 1995, 15 à 20 soldats serbes sont descendus des collines voisines où l’on voyait, a indiqué Mirsada Malagić, des maisons et des meules de foin en flammes. Ils sont passés parmi les réfugiés qui se trouvaient dans la base, en leur demandant où étaient les hommes et les soldats, et en les injuriant. Certains ont distribué des bonbons ou du chewing gum aux enfants qui les ont pris avidement après en avoir été privés pendant des années à Srebrenica. Les soldats serbes ont emmené les hommes un par un pour les interroger. À leur retour, les hommes étaient terrifiés et bouleversés.

Le même jour dans l’après-midi, vers 2 heures ou 3 heures, Mirsada Malagić est allée chercher de l’eau. Sur la route, devant une maison, elle a vu un soldat de la FORPRONU attaché à un véhicule. « Quand j’ai vu cela, a-t-elle dit, j’ai été prise de panique. J’ai compris qu’à Potocari rien de bon ne pouvait nous attendre et que ces soldats de la FORPRONU n’étaient plus capables de nous protéger, qu’eux-mêmes étaient peut-être impuissants compte tenu de tout ce qui se passait. »

Le soir, deux ou trois soldats serbes, certains vêtus d’uniformes de la FORPRONU, ont commencé à emmener des hommes par groupes de huit ou 10, dans une maison située derrière l’usine de zinc. Chaque fois qu’ils venaient chercher un homme, Mirsada Malagić entendait des femmes crier. Elle a également entendu des hurlements provenir de la maison où les soldats emmenaient leurs prisonniers. Ces hurlements étaient semblables à ceux que l’on entend dans les « films d’horreur. À cause de ces cris, […] [o]n ne pouvait pas dormir, on ne savait plus quoi faire ».

Mirsada Malagić a vu son voisin, Ahmo Salihović, dans l’un de ces groupes. Le fils de l’une de ses anciennes collègues, Rijad Fejzić, alors âgé de 16 ou 17 ans, a également été emmené. Personne ne les a jamais revus. Des femmes ont demandé aux soldats serbes des nouvelles de certaines personnes qui avaient été emmenées, ceux-ci ont répondu qu’ils ignoraient ce qu’il était advenu d’elles. Ils leur ont dit de ne pas s’inquiéter, qu’il ne se passait rien de grave.

D’autres femmes sont parties à la recherche de leurs enfants. Quand elles sont revenues, elles ont raconté qu’on leur avait dit que des hommes avaient été décapités. Un peu après minuit, on a retrouvé un homme qui s’était pendu dans le hall de l’usine de zinc. « C’est sans doute la nuit la plus pénible, la plus difficile de mon existence. »

Nous nous tournons vers ces forêts désertes dont [ils] ne sont jamais revenus. Nous ne savons pas s’ils sont morts ou vivants, ni où se trouvent leurs corps.

Le 13 juillet 1995, au matin, les femmes et les enfants qui se trouvaient autour de l’usine de zinc étaient totalement désemparés. Tous voulaient partir sur-le-champ et se rendre à la base de la FORPRONU à Potočari, où ils pensaient être en sécurité et d’où ils espéraient pouvoir être évacués. À cause de la panique, plusieurs personnes ont perdu connaissance, mais elles n’ont pas pu s’effondrer car elles étaient serrées les unes contre les autres.

Les soldats serbes sont passés de nouveau parmi la foule. Ils ont distribué du pain qui avait été amené dans un camion, aux réfugiés affamés. Les enfants se bousculaient pour attraper un bout de pain pendant que les soldats les regardaient sans rien faire.

Parmi les soldats, Mme Malagić a reconnu deux hommes, dont un qu’elle considérait comme un ami. L’homme était un policier qui patrouillait dans son quartier avant la guerre. Il avait l’habitude de venir boire un verre ou le café chez elle. Sa femme travaillait avec elle à la mine de plomb et de zinc. Lorsqu’il l’a aperçue, il ne lui a pas adressé la parole et elle ne lui a pas parlé non plus. « C’est comme si on ne s’était jamais connus », a-t-elle dit.

Lors de sa déposition, Mirsada Malagić a indiqué que Ratko Mladić, mis en cause par le TPIY, s’était adressé à la foule rassemblée à l’entrée de la base de la FORPRONU près de Srebrenica, une ville située au nord de Srebrenica. Il leur a dit de ne pas céder à la panique, que tout le monde serait évacué avant la tombée de la nuit et qu’il n’y avait aucune raison d’avoir peur. Les personnes rassemblées à cet endroit, essentiellement des femmes, des enfants et des personnes âgées, l’ont applaudi.

Mme Malagić a vu arriver un très grand nombre d’autocars appartenant à plusieurs entreprises installées en Serbie (Strela, Raketa et Lasta). Elle a déclaré que ces véhicules n’étaient venus de Serbie que pour les évacuer car, pendant la guerre, à l’exception des véhicules de la FORPRONU, les habitants de Srebrenica n’avaient pas vu le moindre autocar ni la moindre voiture. Au moment où les réfugiés ont commencé à monter dans les autocars, les soldats serbes ont séparé tous les hommes des femmes et des enfants, dont le beau-père de Mme Malagić, Omer, son beau-frère, Ramiz Čakar, et plusieurs de ses voisins. Ils les ont emmenés dans une centrale électrique située à proximité, devant laquelle Mme Malagić a aperçu une pile de sacs, notamment des sacs à dos.

Alors qu’elle s’apprêtait à monter dans un autocar, Mirsada Malagić a vu l’un de ses voisins, Salih Rizanović, qui se tenait à côté de la porte du véhicule, un bébé dans les bras. Un soldat serbe a demandé à une jeune femme, qui était une parente de Mme Malagić, d’emmener l’enfant jusqu’à Kladanj, une ville située dans une région contrôlée par les Musulmans de Bosnie. M. Rizanović pleurait et a supplié la jeune femme de ne pas abandonner le bébé et de le confier à l’un des membres de sa famille. Lorsqu’elle est arrivée à Kladanj, la jeune femme a retrouvé la famille de M. Rizanović et lui a remis l’enfant. Comme tous les autres hommes, Salih Rizanović a été séparé du reste du groupe. On ne l’a jamais revu.

Mirsada Malagić est montée avec le plus jeune de ses fils dans un autocar bondé. Quand ils ont traversé Bratunac, certains habitants ont fait le salut serbe (trois doigts levés), d’autres leur ont jeté des pierres. Lorsqu’ils sont arrivés à Kravica, un endroit situé à l’ouest de Bratunac, trois soldats serbes, qui portaient des bandanas noirs et avaient les yeux injectés de sang, probablement sous l’emprise de l’alcool ou de la drogue, sont montés dans l’autocar. Ils ont demandé aux passagers s’ils avaient des devises, puis ont sorti des couteaux et ont menacé de leur trancher la gorge. Quelques femmes avaient des bijoux, mais ils n’en voulaient pas. Ils ont annoncé qu’ils allaient fouiller tous les passagers et ont menacé de trancher la gorge de tous ceux qui cachaient des devises, de les égorger sous les yeux de leurs enfants qu’ils tueraient par la suite. Quelques femmes leur ont remis leurs biens et ils sont descendus. L’autocar s’est arrêté une troisième fois et d’autres soldats serbes sont montés à bord pour rançonner les voyageurs. Le conducteur leur a dit de descendre car les femmes avaient déjà donné tout ce qu’elles possédaient.

Pendant le trajet, près de Sandići, sur la route qui relie Bratunac à Konjević Polje au nord-ouest, Mme Malagić a vu une longue colonne d’hommes prisonniers, les mains attachées sur la nuque, parmi lesquels elle a reconnu plusieurs de ses voisins et parents. « Ils avaient tous l’air d’être épuisés, exténués », a-t-elle dit.

Un peu plus loin, Mme Malagić a vu un très grand nombre d’hommes assis dans une prairie. Sur le bord de la route étaient entassés d’autres sacs, dont des sacs à dos. Elle a compris que tous ces hommes venaient de Srebrenica car beaucoup portaient des tee-shirts blancs et que ces tee-shirts étaient les seuls vêtements qui avaient été distribués aux habitants de Srebrenica par les associations humanitaires.

Quand les autocars sont arrivés à Tisća, le conducteur a dit aux passagers de descendre et de continuer à pied. Ils ont marché les uns derrière les autres jusqu’à la ligne de démarcation où les premières personnes qu’ils ont vues étaient des soldats de la FORPRONU. D’autres autocars sont arrivés et les ont emmenés à Dubrava où Mme Malagić a retrouvé le mari de sa sœur.

Mirsada Malagić a vu son mari, ses deux fils et son frère pour la dernière fois lorsqu’ils se sont séparés sur la route entre Srebrenica et Potočari. Elle a ensuite appris qu’ils avaient été vus une dernière fois à Konjević Polje, où ils ont été capturés par les soldats serbes. Non loin de Potočari, Mme Malagić a aperçu son fils Elvir pour la dernière fois lorsque celui-ci lui a fait un signe de la main en passant à côté d’elle dans un camion de la FORPRONU.

Lors de sa déposition, Mirsada Malagić a déclaré que lorsque les Serbes avaient pris Srebrenica, ils avaient fait disparaître trois générations et elle a donné le nom de tous les hommes de la famille de son mari qui ont été tués : son beau-père, Omer Malagić, né en 1926 ; ses trois fils, Salko Malagić, né en 1948 (le mari de Mirsada Malagić), Osman Malagić, né en 1953, et Dzafer Malagić, né en 1957 ; ses trois petits-fils, Elvir et Admir Malagić, respectivement nés en 1973 et en 1979 (les fils de Mirsada Malagić), et Samir Malagić, né en 1975 (le neveu de Mirsada Malagić).

Quand le Juge Almiro Rodriguez lui a demandé si elle souhaitait ajouter quelque chose, Mirsada Malagić a déclaré : « [H]ier après-midi, […] je me suis promenée dans la ville. […] [C]e qui m’a impressionnée […] c’est le monument des femmes qui attendent des marins qui ne sont jamais revenus. Cela m’a touchée. J’aimerais emporter une reproduction de ce monument en Bosnie. Il se peut que ce soit une bonne comparaison avec nous, femmes de Srebrenica, qui attendons depuis tant d’années nos enfants et nos maris. […] Nous nous tournons vers ces forêts désertes dont [ils] ne sont jamais revenus. Nous ne savons pas s’ils sont morts ou vivants, ni où se trouvent leurs corps. Bon nombre de mères sont mortes après avoir longtemps espéré. Et je crois bien que ce sera le cas de toutes les autres car chaque jour, leur nombre ne cesse de diminuer. »

Mirsada Malagić a témoigné les 3 et 4 avril au procès de Radislav Krstić, commandant de l’armée des Serbes de Bosnie (la « VRS »). Le Tribunal a déclaré Radislav Krstić coupable et l’a condamné à 35 ans d’emprisonnement pour son rôle dans les crimes dont Mirsada Malagić a été victime et le meurtre des membres de sa famille, entre autres.
Mirsada Malagić a également témoigné le 16 février 2011au procès de Zdravko Tolimir, ancien Commandant adjoint chargé du renseignement et de la sécurité, au sein de l’état-major principal de l’armée des Serbes de Bosnie (VRS).

> Lire la version intégrale de la déposition de Mirsada Malagić dans l’affaire Radislav Krstić

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