Site Internet consacré à l’héritage du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie

Depuis la fermeture du TPIY le 31 décembre 2017, le Mécanisme alimente ce site Internet dans le cadre de sa mission visant à préserver et promouvoir l’héritage des Tribunaux pénaux internationaux.

 Consultez le site Internet du Mécanisme.

Tanja Došen

… ma mère a demandé si quelqu'un allait s'occuper de ses affaires, et l'homme lui a répondu que, de toute façon, il n'en aurait plus besoin.

Tanja Došen, une adolescente croate, raconte comment son père et plusieurs de ses proches ont été emmenés hors de l’hôpital de Vukovar par les forces serbes, et n’ont jamais été revus vivants. Elle a déposé le 6 février 1998 au procès de Slavko Dokmanović et le 8 février 2006 au procès de Mile Mrkšić, Miroslav Radić et Veselin Šljivančanin.

Lire son histoire et son témoignage

En 1991, Tanja Došen avait 14 ans et habitait avec ses parents dans leur maison de Vukovar, au bord du fleuve Danube, à l’est de la Croatie, près de la frontière avec la Serbie. Sa mère, Ljubica, était femme au foyer, et son père, Martin, était entrepreneur : il avait son propre restaurant et pêchait pour son compte.
Parfois, un obus volait en éclats en face de l'immeuble. Il y avait toujours quelque chose à réparer. » La famille a finalement posé des planches aux fenêtres de la maison et survécu sans chauffage. «

La vie était paisible à Vukovar au début de l’année 1991. « C'était une vie tout à fait normale. Tout fonctionnait. Les choses fonctionnaient. Nous allions à l'école. Les gens allaient au travail.»

Avant les vacances d’été 1991, elle a remarqué que certains de ses camarades de classe serbes n’étaient pas allés à l’école pendant le dernier mois de l’année scolaire. « À l'époque je ne comprenais pas très bien ce qui se passait…mais je me rendais bien compte qu'il y avait un conflit entre les Croates et les Serbes, parce que la Croatie voulait son indépendance ».

À la fin du mois d’août, la vie a changé. Les 24 et 25 août, le centre-ville de Vukovar a été bombardé par l’Armée populaire yougoslave (JNA). Au début, Tanja passait la plupart du temps à l’intérieur avec sa famille, à l’abri dans leur maison. Lorsque les bombardements se sont intensifiés et sont devenus plus dangereux, ils allaient trouver refuge dans la cave de leur voisin.

Les pilonnages ont finalement empiré et la JNA a lancé des attaques aériennes et bombardé depuis la rive serbe du Danube. Depuis la cour de sa maison, Tanja Došen pouvait voir les jets de lumière que faisaient les canons sur la rive opposée : « Des obus ont frappé; l'un est tombé dans la cour, et l'autre a frappé une partie de la maison. » Réalisant le danger, son père a décidé de déplacer sa famille dans un appartement d’Olajnica, un secteur plus résidentiel de la ville. « Il s'agissait d'appartements et de maisons civils. Il y avait des magasins. Il n'y avait absolument aucune structure militaire » a-t-elle expliqué. La famille pensait y être plus en sécurité.

« Lorsque nous sommes allés à l’appartement d’Olajnica, les bombardements sont devenus plus intenses et plus rien ne fonctionnait en ville. Chaque jour, il y avait des destructions. Parfois, c'était les fenêtres qui volaient en éclats. Parfois, un obus volait en éclats en face de l'immeuble. Il y avait toujours quelque chose à réparer. » La famille a finalement posé des planches aux fenêtres de la maison et a survécu sans chauffage. « De temps à autre, lorsque le pilonnage s'interrompait, nous sortions pour chercher des vivres et de l'eau, et nous revenions aussi rapidement que possible parce que nous ne pouvions pas nous déplacer en toute liberté à l'extérieur, parce qu'il y avait ce pilonnage, ces tirs.»

Tanja Došen et sa mère sont restées enfermées dans l’appartement pendant deux ou trois mois, au pire des bombardements. Le pilonnage s’est intensifié, et avec le temps « les obus tombaient en permanence, ils tombaient autour du bâtiment en permanence. »

Pour faire face aux bombardements de Vukovar, les résidents locaux ont organisé la garde de certaines rues et de certains quartiers, essayant de protéger les femmes et les enfants. Le père de Tanja Došen surveillait un grand magasin, Zagrebačka Nama, près de leur ancien appartement au bord du Danube. « Mon père était au magasin Nama, c’était son poste, parce qu’à ce moment-là l’approvisionnement de la ville de Vukovar avait été coupé. Il n’y avait plus de nourriture, et il distribuait avec d’autres le peu qui restait encore. »

Un jour, son père est revenu blessé à l’appartement où elle se trouvait avec sa mère. Il avait une blessure de balle à la jambe. « C'est lui qui nous apportait de quoi manger et de l'eau, et ce dont nous avions besoin pour survivre. Nous avons vu qu’il avait été blessé, et il nous a dit qu'il avait été touché par un tireur embusqué. La deuxième fois qu’il a été blessé, il est revenu à la maison avec un plâtre. Il nous a dit qu'il avait été blessé [au bras] et que l'hôpital l'avait autorisé à rentrer chez lui. Il est resté plusieurs jours avec nous, jusqu'au moment où le bâtiment a brûlé ».

Tanja Došen a vu son père pour la dernière fois à l’hôpital de Vukovar.
Cette photographie a été présentée par la Défense comme la pièce à conviction No 00859 dans l’affaire Mrkšić et consorts.

En raison de la persistance des bombardements et à cause des munitions incendiaires qui étaient utilisées, leur appartement a pris feu le 16 novembre. Tanja et sa mère ont immédiatement couru en bas des escaliers et sont sorties en face du bâtiment. Son père est resté en arrière, pour aider une dame âgée qui ne pouvait pas quitter son appartement du troisième étage. « Tout d'un coup, le bâtiment a commencé à prendre feu depuis les étages inférieurs, donc la cage d'escalier était en feu. On ne pouvait plus descendre. Elle [la dame âgée] a réussi à descendre, mais pour mon père, c'était trop tard. Le feu était trop violent à ce moment-là ». Elle a regardé le bâtiment et vu que les appartements sous le leur étaient en flammes. « Après, on l'a vu sur le balcon. Il a essayé d'attacher une corde pour descendre ... », a-t-elle expliqué. « Il ne pouvait pas descendre en empruntant les escaliers… Puisque l'un de ses bras était plâtré, il ne pouvait pas utiliser son bras gauche et soutenir le poids de son corps. Donc, il est tombé sur les jambes et il s'est blessé à la colonne vertébrale. »

Son père a été conduit à l’hôpital sur une vieille porte, car il n’y avait pas de civière. Tanja a passé la nuit avec sa mère dans un appartement voisin abandonné, qui avait échappé aux flammes. Le lendemain, le 17 novembre, son père a envoyé quelqu’un leur dire qu’elles devaient aller à l’hôpital de Vukovar, parce qu’un convoi d’évacuation allait être organisé à partir de là. « On n'a pas pu partir tout de suite parce que le pilonnage était très intensif, et, en plus, il pleuvait. On a fait des valises rapidement, et avec d'autres personnes du bâtiment on a commencé à se diriger vers l'hôpital. Il faisait nuit.»

endant la nuit, de nombreux civils sont arrivés à l’hôpital, déjà bondé en raison du nombre de blessés, et les lits avaient été placés littéralement les uns à côté des autres. Tanja Došen, avec sa mère, a rapidement trouvé son père dans la salle des urgences. « Il pouvait bouger les bras et les jambes, mais pour ce qui est du haut de son corps, il ne pouvait pas s'asseoir et il ne pouvait pas se redresser, ou se lever. » Au sujet de cette nuit-là, elle a ajouté : « Ma mère est restée avec mon père, à côté de lui, à son chevet, enfin, sur son lit. J'ai passé la nuit avec ma grand-mère au premier étage de l'hôpital …».

Elle a appris peu après que son père risquait de rester paralyser en raison de ses blessures : « Les médecins lui avaient dit que s'il pouvait être opéré rapidement, il pourrait sans doute remarcher, mais, malheureusement, à l'hôpital l'opération n'était pas possible, et ils avaient ajouté que, très certainement, s'il n'était pas opéré rapidement il resterait paralysé ».

La famille est restée à l’hôpital deux ou trois jours de plus. Le jour de l’évacuation, la milice serbe, ceux que l’on appelait les « Chetniks »,est entréedans l’hôpital, suivie de la JNA. «Les Chetniks locaux sont entrés d'abord. Ils étaient assez arrogants et ils proféraient des insultes à l'égard des gens. Certains ont dirigé leur pistolet ou leur fusil vers les personnes, et ensuite, ils déplaçaient leur fusil comme si c'était un peu une boutade. Cela leur semblait très drôle. Ils insultaient les blessés. Il n' y a pas eu de sévices physiques, seulement des insultes » a déclaré Tanja Došen à l’Accusation.

Elle pouvait distinguer les Chetniks locaux des soldats de la JNA, en fonction de leur apparence et de leur tenue. Les Chetniks « portaient des vestes ou des pantalons de camouflage, mais ne portaient pas d'uniforme. Ils portaient la barbe. Ils avaient les quatre S, des cocardes et des ceinturons. Ce n'était pas des soldats au sens véritable du terme. Ils ne portaient pas tous le même uniforme. On ne pouvait pas dire qu'ils appartenaient à une armée donnée ». Les hommes de la JNA, en revanche, portait des uniformes : « Ils avaient un uniforme couleur d'olive, leur toque avec l'étoile à cinq pointes, ainsi que tous les insignes qui étaient portés par la JNA avant le conflit ».

Ils se sont comportés de la sorte pendant environ une demi-heure, jusqu’à l’arrivée du commandant Veselin Šljivančanin, condamné par la suite par le Tribunal. Il est entré dans l’hôpital et a ordonné à deux soldats de la JNA de garder la porte derrière lui, empêchant les autres soldats d’entrer. « Il était en uniforme de la JNA. Il était grand, de haute stature, assez mince. Il avait une moustache noire, des cheveux noirs. Il avait une espèce de casquette sur la tête. Et il s'est présenté très clairement en disant : "Je suis le commandant Šljivančanin" », a-t-elle déclaré, avant d’ajouter : « Il s'est retourné, il est reparti. Il n'est même pas resté dans l'entrebâillement de la porte ».

Parfois, un obus volait en éclats en face de l'immeuble. Il y avait toujours quelque chose à réparer. » La famille a finalement posé des planches aux fenêtres de la maison et survécu sans chauffage. «

La nuit est tombée et Tanja a passé son dernier soir dans la salle d’attente de l’hôpital. Au cours de cette nuit, son père lui a donné une chaîne pour mettre autour du cou : « J'ai caché la chaîne dans mon T-shirt et j'ai réussi à la garder », a-t-elle dit. Le jour suivant, le 20 novembre, ils ont été informés de l’évacuation.

Au matin, « …les infirmières ont donné à chaque blessé leur dossier médical, les documents personnels, et cetera. Elles ont mis ces documents, ces dossiers, sur chaque lit des patients. Un soldat est entré par la porte de la salle d'attente. Il avait une liste. Il a énuméré le nom de toutes les personnes qui devaient quitter l'hôpital. Le nom de mon père était le premier de la liste. Mais comme mon père ne pouvait pas marcher… ma mère leur a demandé d'apporter une civière ou quelque chose qui pourrait servir à le transporter. »

Tous ceux qui étaient en mesure de se déplacer tout seul devaient quitter l’hôpital immédiatement. Le père de Tanja Došen a été mis sur une civière, deux soldats l’ont soulevée et ils l’ont fait sortir de l’hôpital. Tanja et sa mère les ont suivis.

Décrivant leur marche hors de l’hôpital, elle a raconté : « Dès qu'on a quitté la salle des urgences, à droite, il y avait tous les blessés qui pouvaient marcher, ils étaient alignés contre un mur… La queue commençait à la sortie des urgences et allait jusqu'aux autobus. I y avait d'ailleurs des blessés qui commençaient déjà à monter dans les autobus...À gauche, il y avait un petit amas de choses, des montres, des cure-dents, des pièces de monnaie».

Elle a finalement atteint la rue Gundulić, où quatre bus et camions attendaient de les transporter. Elle a de nouveau vu le major Šljivančanin, qui se tenait parmi les soldats de la JNA et leur donnait des ordres. Les soldats ont transporté son père jusqu’au troisième bus. « Ils ont essayé de le faire entrer dans le bus, mais la civière était trop large et ne rentrait pas par la porte. Alors, ils ont juste déposé la civière à côté du bus, et ma mère et moi sommes restées là, debout, à côté de la civière ».

Alors qu’elle se tenait à côté du bus avec sa mère, les soldats de la JNA ont amené la cousine de son père, Ružica Markobašić, qui était enceinte de cinq ou six mois, et ils l’ont fait monter dans le bus. Elles ne l’ont jamais revue. Juste après, le cousin de Tanja Došen, Martin Jakubovski, a été mis face à une barrière , près du bus, et a reçu l’ordre d’écarter les jambes et les bras. « Il avait une sorte d’atèle. Il était encore en pyjama et il n'était certainement pas en train de cacher quoi que ce soit, mais ils l'ont quand même fouillé. Je lui ait demandé ce qui était entrain de se passer et il m'a répondu : "Ne t'en fais pas, tout va aller très bien" ».

Tanja a expliqué que sa mère a demandé à l’un des soldats de lui expliquer ce qu’il se passait: « Mais qu'est-ce qui se passe jeune homme ? Qu'est-ce qui se passe ? »

« Ne me le demandez pas. Ce bus va être avalé par les ténèbres en plein jour.»

Son père a commencé à être agité, disant à sa femme d’emmener Tanja loin de tout cela, et lui demandant si elle ne se rendait pas compte de ce qui était en train de se passer. « Il a enlevé sa montre et l'a donnée à ma mère ».

Refusant d’abandonner, sa mère a continué à parcourir les lieux, essayant d’obtenir des informations. Elle a abordé un autre soldat, mais n’est pas non plus parvenue à savoir où les bus allaient conduire les gens de l’hôpital. « Ma mère a demandé si quelqu'un allait s'occuper de ses affaires [celles de son mari], et l'homme lui a répondu qu'il n'en aurait plus besoin de toute façon ».

La mère de Tanja l’a poussée à l’écart et lui a dit qu’elles allaient rejoindre les femmes et les enfants, qui se trouvaient de l’autre côté.

Alors qu’elle retournait vers l’entrée principale de l’hôpital, où se trouvaient les femmes et enfants, elles ont vu que des bus les attendaient. Les soldats ont demandé aux femmes si elles voulaient aller en Croatie ou en Serbie, sa mère a répondu qu’elles souhaitaient aller en Croatie où le bus les a conduites un peu plus tard.

Parmi les hommes qu’elle se rappelait avoir vu monter dans les bus ce jour-là, se trouvaient ses deux oncles: Ivan Došen, le jeune frère de son père, qui était ouvrier du bâtiment, avait un peu plus de trente ans et vivait à Vukovar et Tadija Došen, le frère aîné de son père, qui était marié, avait une fille et travaillait à la fabrique de chaussures de Borovo. Tadija avait été blessé et avait cherché à se faire soigner à l’hôpital, tandis qu’Ivan était venu à l’hôpital parce qu’il avait entendu dire qu'une évacuation allait être organisée. Elle a également vu son oncle Ivo Vulić et ses deux cousins, Ivo Ahmetović et Zvonko Vulić, qui montaient dans les bus. Tanja a ajouté qu’un grand nombre de ses amis proches et de ses voisins étaient montés dans les bus, notamment Josip Kožul, Siniša Glavašević, Siniša Veber et Karlos Fitus. Elle a expliqué que tous ces hommes avaient été mobilisés pour assurer la défense de la ville. Finalement, Martin Jakubovski Došen, le cousin de son père, un soldat de l’armée croate âgé de vingt ans, est monté lui aussi dans le bus.

À la fin de son témoignage, à la question de savoir si elle avait revu son père depuis qu’elle l’avait vu être transporté sur la civière le 20 novembre 1991, elle a répondu : « Non. Je n'ai plus jamais revu personne, de toutes ces personnes qui se trouvaient-là… toutes ces images, elles me hantent et elles ne peuvent pas être modifiées. »

Personne n’a vu de soldats faire monter son père dans le bus ce jour-là mais ni lui ni ses deux frères n’ont jamais été revus par la suite.

Tanja Došen a témoigné le 8 février 2006 au procès de Veselin Šljivančanin,chef de bataillon de l’Armée populaire yougoslave (JNA), Mile Mrkšić, colonel dans la JNA et Miroslav Radić, capitaine dans la JNA.

Le Tribunal a reconnu Veselin Šljivančanin coupable de violations des lois ou coutumes de la guerre, pour avoir aidé et encouragé la torture des prisonniers de guerre au hangar d’Ovčara, le 20 novembre 1991, et l’a condamné à 17 ans d’emprisonnement. Son coaccusé Mile Mrkšić a été reconnu coupable de meurtre, torture et traitement cruel. Plus particulièrement, il a été reconnu coupable d’avoir ordonné le retrait des officiers et des soldats de la JNA, qui étaient chargés de la garde des prisonniers de guerre à Ovčara, le 20 novembre 1991. Par cet acte, il a largement facilité la commission des meurtres perpétrés par la défense territoriale et les forces paramilitaires présentes à Ovčara. Mile Mrkšić a en outre était tenu responsable de ne pas avoir, cet après-midi-là, empêché la commission des traitements cruels et des actes de tortures, alors qu’il en était informé. Mile Mrkšić a été condamné à 20 ans d’emprisonnement. Miroslav Radić a été déclaré non coupable.

Tanja Došen a également témoigné le 6 février 1998 au procès de Slavko Dokmanović, qui était Président de la municipalité de Vukovar entre 1990 et 1991. Le procès n’a pas été mené à terme en raison du décès de l’accusé au cours de la procédure.

> Lire le témoignage complet de Tanja Došen

<  Retour