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Habiba Hadžić

Je suis malade maintenant […] sans espoir […] Je souhaite seulement demander […] où ils sont […] pour les enterrer décemment […] ensuite je pourrai disparaître à mon tour.

Habiba Hadžić, Musulmane de Bosnie, relate les terribles épreuves qu’elle a vécues dans le camp de Sušica, tenu par des Serbes, dans le nord-est de la Bosnie, et raconte la perte de ses deux fils. Elle a témoigné le 3 novembre 2003 au procès de Dragan Nikolić.

Lire son histoire et son témoignage

En 1992, Habiba Hadžić avait 49 ans, elle était mariée et mère de deux enfants devenus adultes: son fils aîné, Enis Hadžić avait 31 ans et son autre fils, Bernis Hadžić, était âgé de 29 ans.
Dragan Nikolić, le commandant du camp, disait aux détenus qu’il exerçait sur eux un contrôle absolu et qu'il avait un contrôle absolu sur leurs vies. Il leur a dit qu'il était leur dieu, et que, au camp, il était tout puissant.

À cette époque ils vivaient dans la municipalité de Vlasenica, à l’est de la Bosnie, près de la frontière avec la Serbie. Avant la prise de Vlasenica en 1992 par les forces serbes de Bosnie, environ 34 000 personnes y vivaient, et la population était presque entièrement répartie en deux groupes ethniques : les Musulmans, légèrement plus nombreux, et les Serbes.

Le 21 avril, 1992, l’Armée populaire yougoslave (JNA) et d’autres forces serbes ont pris le contrôle de la ville de Vlasenica et ont rapidement organisé une politique d’expulsion des Musulmans et des non - Serbes hors de la municipalité.

Vers la fin du moi de septembre 1992, presque tous les Musulmans de Bosnie avaient été expulsés de Vlasenica; seuls se trouvaient encore dans la municipalité les détenus du camp de Sušica. Dans ce camp, la plupart des prisonniers, sinon tous, étaient des civils, parmi lesquels se trouvaient un grand nombre de femmes, de bébés, de jeunes enfants et de personnes âgées.

Habiba Hadžić a été détenue dans le camp de Sušica pendant environ deux mois. Lorsqu’elle y est entrée pour la première fois, elle a trouvé que « le camp était plein à craquer. » Le camp, qui était un ancien centre de formation de l’armée, était composé de deux entrepôts. Les civils étaient détenus dans le plus grand, que les témoins ont souvent appelé « le hangar ». « D'abord les enfants [y ont été emmenés], par la suite moi-même, et par la suite, ma belle-sœur ainsi que son mari et ses deux enfants». Les conditions dans le camp étaient épouvantables. Il s’y trouvait normalement entre 300 et 500 prisonniers, mais ce nombre variait en fonction des transferts de détenus. Ceux-ci étaient pressés les uns contre les autres et chaque détenu avait à peine un mètre carré chacun pour s’asseoir.

Dans son témoignage, Habiba Hadžić a expliqué qu’il n'y avait pas d'équipement adapté pour permettre aux gens de dormir correctement: « [Je dormais] entre mes enfants, en bas dans le hangar. La plupart du temps c'était à même le sol, sur du béton. Parfois, on nous permettait de mettre des planches par terre, mais quand il [Dragan Nikolić , le commandant du camp de Sušica, que le Tribunal a par la suite reconnu coupable d’avoir commis des crimes commis dans le camp] était fâché, il sortait les planches ». Elle a raconté avoir dormi en s'appuyant contre d'autres détenus. « Parfois, il y avait tellement de monde qu'on ne pouvait même pas s'accroupir. Et à d'autres occasions, on arrivait à s'endormir. » La chaleur, le manque de ventilation, les conditions d’hygiène, l'impossibilité pour les détenus de prendre une douche, d'aller aux toilettes ou de changer de vêtements créaient une odeur nauséabonde dans tout le hangar. « L'odeur était absolument épouvantable, et il fallait la supporter. Le matin et le soir, les gens allaient aux toilettes, il y avait des sceaux près de la porte, » a relaté Habiba Hadžić.

Les détenus malades ne recevaient pas de soins médicaux et n’étaient pas séparés des autres, ils étaient contraints de rester dans le hangar au contact des autres prisonniers. Les détenus tombaient malades en raison du manque de nourriture et des conditions d’hygiène catastrophiques. Habiba Hadžić a dit, au sujet des maigres rations de nourriture qu’ils recevaient dans le hangar: « Nous avions à manger une fois par jour… La plupart du temps, c'était de la nourriture avariée. Parfois, on nous donnait des conserves périmées. Après, nous avions des problèmes, par exemple, nous devions aller aux toilettes ». De nombreux détenus souffraient de maux de dents extrêmement sévères, ils avaient des poux et souffraient de maladies telles que la dysenterie. Nombre de ceux qui étaient suffisamment en bonne santé étaient contraints de ramasser des légumes, de participer aux récoltes de la moisson ou de réaliser d'autres travaux plus ou moins sophistiqués. D'autres se voyaient donner l'ordre d'enterrer les civils musulmans qui n'avaient pas survécu aux attaques des villages.

Habiba Hadžić a décrit le climat de terreur entretenu par les soldats de la JNA à l’intérieur du camp. Dragan Nikolić, le commandant du camp, disait aux détenus qu’ils exerçaient sur eux un contrôle absolu et qu'il avait un contrôle absolu sur leurs vies. Il leur a dit qu'il était leur dieu, et que, au camp, il était tout puissant. Il brandissait des armes, tels qu’un fusil automatique, un pistolet, une baïonnette, une matraque, un couteau, et une ou plusieurs grenades à main.

Elle se demandait si elle, ou un membre de sa famille, allait être la prochaine victime : « On entendait des choses. Par exemple, le soir, une fourgonnette blanche venait chercher des gens, on faisait monter des gens à bord, on entendait donner des ordres, "Enlève ceci. Enlève cela. Prends ce couteau. Jette ça par terre." Quand l’un des leurs était mort, à ce moment-là, ils emmenaient une fourgonnette entière de prisonniers, ils les emmenaient je ne sais où et jamais plus on entendait parler d'eux ».

[Elle a raconté avoir assisté à la mort d’un détenu musulman, Fadil Huremović: « Cet homme n'a pas pu se mettre debout. Ils avaient provoqué sa femme. Il ne pouvait plus le supporter et tout simplement, il en est mort. Il ne pouvait pas se mettre debout, il était couché sur le sol… ».

Habiba Hadžić a expliqué avoir assisté aux mauvais traitements de plusieurs hommes musulmans à l’intérieur du camp. « Pendant le temps que j'ai passé à Sušica, Mevludin Hatunic a été passé à tabac et il est décédé par la suite. Durmo, c'est la même chose. Asim Zildzic a été passé à tabac, et quand nous sommes allés aux toilettes, et qu'on nous a mis en rang, je l'ai vu, il était sur un brancard et avait un œil qui sortait tant il avait été battu ».

La plupart des hommes étaient battus à l’intérieur du hangar, dans un endroit appelé « le coin des punitions », et d’autres se faisaient battre à l’extérieur, à l’endroit appelé « le poteau A ». Ceux qui survivaient aux passages à tabac étaient laissés agonisant dans le « coin des punitions », à la vue des autres détenus, dont Habiba Hadžić.

« Il [Dragan Nikolić] faisait sortir les gens du hangar et il les raccompagnait après, je ne sais pas qui c’était, mais j'ai entendu trois coups de fusil et le hangar était fermé. Et le matin, lorsqu'ils nous ont mis en rang devant les toilettes, les femmes d’un côté et les hommes de l’autre, il y avait un petit camion TAM et il y avait des morts dans ce camion. Plus tard, quand on est parti, ils les ont emmenés, mais je ne sais pas où. »

Un jour, Habiba Hadžić a essayé d’aider un homme qui avait été sévèrement battu en lui donnant des biscuits: « J'ai lancé quelques biscuits, mais je n'ai pas vu Jenki [Dragan Nikolić] à la porte. Il a écrasé les biscuits avec sa botte, il m'a ordonné d’aller à l'extérieur devant les toilettes. Il m'a giflé, je n'ai rien fait. La deuxième fois, il m'a frappé avec la crosse de son fusil, et j'ai été blessée aux bras à cause de cela. Je me suis évanouie. Certains ont essayé de m'aider mais Jenki les a frappés et leur a dit de partir. Quand je suis revenue à moi, une femme âgée de 93 ans est venue me voir et m'a dit que les choses allaient s'améliorer. »

D’autres détenus sont morts de peur et d’épuisement. Elle a raconté avoir assisté à la mort d’un détenu musulman, Fadil Huremović: « Cet homme n'a pas pu se mettre debout. Ils avaient provoqué sa femme. Il ne pouvait plus le supporter et tout simplement, il en est mort. Il ne pouvait pas se mettre debout, il était couché sur le sol… »

Habiba Hadžić a été forcée d’effectuer des travaux ménagers pour Dragan Nikolić : « Je devais frotter le sol, nettoyer sa chambre et ensuite il allongeait les jambes, il voulait que je lui masse les pieds en lui mettant de la crème. Et ensuite je devais faire la vaisselle après le déjeuner. Quoi qu'il en soit, je devais faire tout ce qu'il m'ordonnait de faire. Je n'osais pas refuser. »

Elle a cependant expliqué que, selon elle, Dragan Nikolić lui a sauvé la vie à un moment donné lorsqu’un autre Serbe, nommé Car, avait voulu la faire sortir du camp et la tuer. Dans son témoignage, Habiba Hadžić a décrit les séquelles que lui ont laissé les coups reçus au camp de Sušica : « Et bien il s'agit du bras droit, le coude droit, celui-là, c'est comme s'il y avait un trou à l'intérieur, cela me fait mal. Et je ne peux pas prendre un bain toute seule. Je dois vous dire tout simplement que cela me fait très mal… Après mon départ du camp, j'avais un taux de cholestérol assez élevé dans le sang et ceci est devenu beaucoup plus grave par la suite. J'ai également des problèmes cardiaques, j'ai une angine de poitrine en fait. Maintenant que mes enfants ne sont plus là. »

Lorsqu’elle a quitté le camp, ses fils, Enis et Bernis, y étaient encore détenus. Elle ne les a jamais revus vivants. À la fin de son témoignage, lorsqu’on lui a demandé si elle pensait que ses enfants étaient encore en vie, elle a répondu : « Non, mes enfants ne sont plus en vie. Jenki [Dragan Nikolić] le sait. Je voudrais qu’il me dise dans quelle fosse commune se trouvent mes fils. De façon à ce que leur mère puisse les enterrer de façon décente, et de façon à ce qu’au moins je puisse retrouver leurs corps, les voir. Je veux savoir où ils sont enterrés, mais je ne le sais pas, je ne l'ai jamais su. »

Après qu’elle a témoigné, Dragan Nikolić lui a donné la réponse à sa question. Ses fils avaient été tués et enterrés le 30 septembre 1992 dans un site voisin, à « Debelo Brdo ».

Habiba Hadžić a témoigné le 3 novembre 2003 au procès de Dragan Nikolić, le commandant du camp de Sušica. Le 18 décembre 2003, le Tribunal l’a reconnu coupable de crimes contre l’humanité commis au camp de Sušica et l’a condamné à 20 ans d'emprisonnement.

> Lire le témoignage complet d'Habiba Hadžić

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