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Minka Čehajić

S’il n’y avait pas eu Omarska, mon mari serait probablement encore vivant, ainsi que mon neveu, et bien d’autres.

Minka Čehajić, pédiatre en Bosnie, raconte sa quête pour retrouver son mari qu’elle a vu pour la dernière fois en mai 1992. Elle a témoigné les 14, 15 et 16 mai 2002 contre Milomir Stakić le 13 avril 2000.

Lire son histoire et son témoignage

Minka Čehajić et son mari Muhamed Čehajić vivaient à Prijedor au nord-ouest de la Bosnie-Herzégovine, lorsque les forces serbes ont pris le contrôle de la ville le 30 avril 1992. Pédiatre de 53 ans et mère de deux enfants, Mme Čehajić était directrice adjointe de l’hôpital. Son mari était très apprécié au lycée de Prijedor où il enseignait le serbo-croate et la philosophie. C’était « un homme raisonnable et modéré », d’après la description qu’en a fait son épouse. Cette dernière a indiqué que son mari et elle vivaient bien avant la guerre. « Chaque fois qu’on avait un peu de temps libre, nous aimions rester ensemble […] tous les deux, on se suffisait l’un à l’autre. »
Après l’arrestation de son mari, Minka Čehajić a essayé, pendant des mois, de le retrouver. Elle a tenté à deux reprises de parler à Milomir Stakić, celui-là même qui avait travaillé aux côtés de son mari pendant plus d’un an, et qui avait en charge la population de Prijedor.

En 1990, Muhamed Čehajić s’était lancé dans une carrière politique en tant que membre du Parti de l’action démocratique (le « SDA ») à majorité musulmane, et avait été élu maire de Prijedor lors des élections multipartites tenues cette année-là. L’accusé, Milomir Stakić, qui était membre du Parti démocratique serbe (le « SDS »), dont les membres étaient majoritairement serbes, avait été élu adjoint de Muhamed Čehajić.

Lors de son témoignage, Minka Čehajić a affirmé que les Serbes avaient pris le contrôle de Prijedor le 30 avril 1992 sans qu’un « seul coup de feu soit tiré ». Lorsqu’elle s’est rendue à son travail ce matin-là, le drapeau du SDS flottait au-dessus de l’hôpital et des soldats montaient la garde à l’entrée de l’établissement. Le matin même, Muhamed Čehajić avait reçu une lettre l’informant qu’il avait été démis de ses fonctions, son adjoint Milomir Stakić étant chargé de le remplacer.

Quelques semaines plus tard, le 23 mai 1992 dans l’après-midi, Muhamed Čehajić a été arrêté à son domicile et emmené au commissariat de Prijedor pour y être interrogé. Il y est resté toute la nuit. Le lendemain, après s’être vu refuser l’autorisation de voir son mari, Mme Čehajić a rencontré un autre accusé du TPIY, Milan Kovačević, également médecin, membre du SDS et haut responsable de la municipalité de Prijedor, qui a intercédé en sa faveur. Mme Čehajić a indiqué au Tribunal que son mari souffrait de graves problèmes cardiaques et que, lorsqu’elle l’avait vu au commissariat, il avait l’air fatigué.

Lorsque Mme Čehajić a revu son mari le 25 mai 1992, l’état de celui-ci avait empiré. Elle lui avait apporté ses lunettes, car, a-t-elle expliqué, il aimait lire. « Je n’ai pas besoin de mes lunettes, lui a-t-il dit, je n’en ai plus besoin, c’est fini pour moi. » Mme Čehajić a déclaré que c’était la dernière fois qu’elle avait vu son mari. Elle est retournée au commissariat le 27 mai 1992 mais son mari avait déjà été transféré au camp de détention de Keraterm, une usine de céramique située dans la région de Prijedor. Elle n’a pas été autorisée à lui rendre visite là-bas.

Le lendemain, Mme Čehajić a appris qu’elle ne pouvait plus travailler à l’hôpital. On lui a dit par la suite que les soldats avaient arrêté tous ceux qui s’étaient présentés à leur travail ce matin-là. « Les Serbes avaient l’autorisation d’entrer, ainsi que certains Musulmans qui étaient absolument nécessaires, mais en général, les Bosniens et les Croates ont été renvoyés chez eux », a indiqué Mme Čehajić.

Quelque temps après l’arrestation de Muhamed Čehajić, la police est venue perquisitionner la maison où il habitait avec son épouse. Les policiers ont confisqué tous les documents personnels de Muhamed Čehajić et les photographies des membres de la famille.

« [J]e leur ai demandé de ne pas emporter les photos de mes enfants car il s’agissait de souvenirs. Ils n’ont rien voulu entendre, ils ont tout emporté, [y compris] les photographies de la cérémonie de remise de diplôme de ma fille. Certes, ce ne sont pas des choses très importantes, mais pour moi, c’est une partie de ma vie qui a été effacée parce que je n’ai plus aucune photographie de mes enfants, petits. [...] Je voudrais vous demander de bien vouloir m’excuser si je pleure. Ce que je vous raconte est sans commune mesure avec ce qui s’est produit, mais c’est quelque chose d’important pour de nombreuses personnes et, dès lors, c’est aussi important pour moi. »

Après l’arrestation de son mari, Minka Čehajić a essayé, pendant des mois, de le retrouver. Elle a tenté à deux reprises de parler à Milomir Stakić, celui-là même qui avait travaillé aux côtés de son mari pendant plus d’un an, et qui avait en charge la population de Prijedor. Elle n’a jamais pu lui parler. Elle a aussi tenté de prendre contact avec Milan Kovačević, également mis en cause par le TPIY. « [J]e me pensais proche de lui, mais à ce moment cela ne voulait pas dire grand chose. » Elle n’a pas pu lui parler non plus.

[P]endant toute la guerre, chaque fois que je rencontrais quelqu’un, je lui posais des questions dans l’espoir d’apprendre que mon mari était encore en vie. J’ai continué jusqu’à la fin de la guerre. C’est à ce moment-là que j’ai compris que, si mon mari s’était trouvé quelque part, il serait venu. J’ai alors arrêté d’essayer de le retrouver.

C’est grâce à des rencontres et aux discussions qu’elle a eues avec d’autres personnes que Minka Čehajić a appris que son mari avait été transféré au camp de détention d’Omarska, également situé à Prijedor. Après avoir discuté avec d’anciens détenus d’Omarska, elle a appris que le 27 ou le 28 juillet 1992 dans la nuit, son mari et d’autres détenus avaient été emmenés vers une destination inconnue : « Il y avait des bus à bord desquels ils ont dû monter. Ils ont été emmenés, on ne sait où. Après cela, il n’est jamais revenu. » Un journaliste à qui elle avait demandé de l’aider à retrouver son mari lui a donné la version des faits des autorités de Prijedor : le 27 juillet 1992, son mari et certains détenus auraient profité d’une panne de courant au camp d’Omarska pour s’échapper.

Après la fermeture du camp d’Omarska au début du mois d’août 1992, Minka Čehajić a continué ses recherches. C’est à cette époque qu’elle a entendu Milomir Stakić nier, sur Radio Prijedor, l’existence du camp d’Omarska. Elle a dit à la Chambre de première instance qu’elle s’était sentie insultée par ces propos : « C’était étrange qu’il nie l’existence du camp d’Omarska, étant donné que tout le monde était au courant de son existence. Mais je me suis rendu compte que cela avait plus de signification pour moi que pour d’autres. S’il n’y avait pas eu Omarska, mon mari serait peut-être toujours en vie, ainsi que mon neveu et beaucoup d’autres qui y sont morts. »

Minka Čehajić a poursuivi en disant : « [P]endant toute la guerre, chaque fois que je rencontrais quelqu’un, je lui posais des questions dans l’espoir d’apprendre que mon mari était encore en vie. J’ai continué jusqu’à la fin de la guerre. C’est à ce moment-là que j’ai compris que, si mon mari s’était trouvé quelque part, il serait venu. J’ai alors arrêté d’essayer de le retrouver. »

C’est en septembre 1992, peu avant son départ de Prijedor, que Minka Čehajić a reçu pour la dernière fois des nouvelles de son mari. C’était une lettre écrite par celui-ci et datée du 9 juin 1992. Minka Čehajić a dit aux juges qu’elle pensait que son mari avait écrit cette lettre à Banja Luka et l’avait emportée avec lui à Omarska où il avait rencontré un jeune homme de Prijedor qui lui avait dit qu’elle le cherchait. « Et donc, après un moment, peut-être ce jour-là ou un autre jour, mon mari lui a remis cette lettre que j’ai toujours. Et il lui a dit : “Si vous vous en allez un jour, si vous quittez un jour cet endroit, veuillez remettre cette lettre à ma femme parce que je ne pense pas que je le quitterai un jour moi-même.” »

Minka Čehajić a lu la lettre au deuxième jour de son interrogatoire :

« Chère Minka,

Je t’écris cette lettre même si je ne sais pas si tu vas la recevoir. Toutefois, j’éprouve le besoin irrésistible de te parler. Depuis mon départ, depuis le 23 mai, lorsqu’on est venu me chercher à la maison, je vis dans un autre monde. J’ai l’impression que tout ce qui m’arrive n’est qu’un mauvais rêve, un cauchemar. Je ne peux tout simplement pas comprendre comment de telles choses sont possibles.

Chers Minka, Amira et mon fils, vous savez combien je vous aime, combien je vous aime tous. En raison de l’amour que je vous porte, je n’ai jamais rien fait, je ne ferai jamais rien qui puisse vous nuire. Je sais que vous savez que ce que l’on cherche à m’imputer n’a absolument rien à voir avec moi. Je me demande bien qui j’ai pu offenser et comment, pour avoir à subir tout cela. Toutefois, je crois en la justice et en la vérité et je pense que les choses s’arrangeront.

De plus, je pense à vous sans cesse et vos visages sont sans cesse devant mes yeux. Et je dois vous dire que c’est l’image d’Amir que je vois le plus souvent, et je verse de temps en temps une larme. Je sais que cela sera dur pour lui car je sais combien il m’aime. Je m’adresse à toi en particulier, Minka, si tu lui parles, je t’en prie, essaye de le consoler. Le temps passe d’une manière lente et désespérante, et je suis impatient de vous revoir. Je n’aurai besoin de personne d’autre que vous dans un autre monde. Je serais le plus heureux des hommes si nous pouvions partir ensemble dans un endroit où nous serions seuls.

Chère Minka, je me fais du souci pour Sejdo, Nasa, Biha et les autres. J’ai entendu des choses terribles, des choses terrifiantes. Essaye de savoir ce qui leur est arrivé. Safet Mustafa m’a apporté des cigarettes, des sous-vêtements, des objets essentiels. Je lui en serai éternellement reconnaissant. S’il n’avait pas été là, j’aurais eu l’impression d’être tout à fait seul au monde. Je me demande sans cesse où sont passés tous ces bons amis. Je n’en sais rien. Tant pis. Comment va mon Benjo ? Est-ce qu’il demande des nouvelles de son grand-père ? Il me manque énormément. C’est aujourd’hui le 18e jour de ma détention, j’ai l’impression que cela fait une éternité que je suis ici. Je ne compte plus les fois où j’ai été interrogé. À présent, c’est un juge qui a repris l’enquête, Zivko Dragosavljević. J’ai également demandé à l’avocat Bereta d’être présent aux interrogatoires. Pourrais-tu également aller voir Sefik Trozić ou Emir Kulenović et engager celui qui sera disposé à me défendre ? Je ne sais pas combien de temps on me retiendra ici.

Si c’est possible, essaye de m’acheter des cigarettes quelque part, du savon, du dentifrice, des sous-vêtements, un maillot de corps, un survêtement, un nécessaire de rasage et de la crème à raser. Ne m’envoie pas de nourriture car je ne peux pas manger de toute manière. Mais si c’est possible, envoie-moi du café moulu. Dis à Amir d’aller chez Orhan. Et si Dieu le veut, si grâce à Dieu les choses se calment un jour, à ce moment-là, tu pourras le rejoindre. Dis-lui de continuer ses études. Et pour la centième fois dis-lui que son père l’aime bien davantage qu’il ne s’aime lui-même. Je ne pense même plus à moi-même, mais il doit être un homme honnête et honorable.

Je ne peux pas comprendre tout ce qui nous arrive. Est-il possible que la vie soit aussi imprévisible et cruelle ? Je me rappelle qu’à la même époque, l’an dernier, nous nous réjouissions de la construction de notre maison, et voilà où nous en sommes aujourd’hui. Je me sens vide. J’ai l’impression de ne jamais avoir été vivant. J’essaye de résister à ce sentiment en me remémorant tous les beaux moments passés avec toi, les enfants et tous ceux qui me sont chers. J’arrête là pour le moment car les forces me manquent. Salue tous ceux qui demanderont de mes nouvelles. Et rappelle-toi que je vous aime énormément toi et les enfants. »

Mme Čehajić a indiqué à la Chambre de première instance qu’elle avait assisté à des exhumations en Bosnie-Herzégovine dans l’espoir de retrouver son mari. « [À force], j’ai compris qu’il serait impossible de le reconnaître […], mais chaque fois j’éprouvais le besoin de me rendre aux séances d’identification. Chaque fois c’était épouvantable, extrêmement pénible pour moi, mais je devais le faire pour mon mari. Je voulais absolument y aller, mais il était impossible de reconnaître son corps. Alors, nous avons donné…, enfin il y a eu des analyses d’ADN et c’est peut-être par ce moyen qu’il sera possible un jour de l’identifier. »

À l’issue de son témoignage, Minka Čehajić a remercié les juges. Elle leur a demandé d’examiner sa déposition de manière objective et de condamner les responsables des faits. « Toute personne innocente doit rester libre et toute personne coupable doit assumer les conséquences de ses actes. Je ne dis pas que quelqu’un est forcément coupable, mais s’il est innocent, il faut qu’il le prouve devant ce Tribunal. »

Minka Čehajić a témoigné, du 14 au 16 mai 2002, au procès de Milomir Stakić, qui était le plus haut responsable des autorités de la municipalité de Prijedor, contrôlée par les Serbes. Dans son jugement rendu le 31 juillet 2003, la Chambre de première instance a indiqué qu’elle ne disposait d’aucun élément de preuve établissant au-delà de tout doute raisonnable la cause de la mort de Muhamed Čehajić. Elle a cependant affirmé que « Muhamed Čehajić n’a[vait] certes pas été tué à proprement parler, mais [que], à elles seules, les conditions de détention qui lui [avaient] été imposées alors qu’il avait une santé fragile ne pouvaient que lui être fatales. Son destin funeste était clairement prévisible ». La Chambre de première instance s’est déclarée convaincue qu’en tant que Président de la cellule de crise, du conseil pour la défense nationale, de la présidence de guerre et de l’assemblée municipale de Prijedor, Milomir Stakić « ne pouvait ignorer ce qui était de notoriété publique dans la ville, la municipalité et même au delà, d’autant qu’il était constamment en contact avec des représentants de la police et de l’armée . La Chambre de première instance a conclu : « C’est Milomir Stakić en personne qui est responsable de la triste fin de cet homme honorable. »

Le 22 mars 2006, la Chambre d’appel a confirmé les déclarations de culpabilité prononcées contre Milomir Stakić et l’a condamné à 40 ans d’emprisonnement.

Milan Kovačević, un autre haut responsable de la municipalité de Prijedor en 1992, a été accusé de plusieurs crimes qui y avaient été commis. Il est mort en détention le 4 août 1998, avant l'ouverture de son procès. En conséquence, il a été mis fin aux poursuites engagées contre lui.

> Lire la version intégrale de la déposition de Minka Čehajić

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