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Témoin B

Tant qu’il avait encore un souffle de vie, il a dû chanter [des chants tchetniks]. Ils l’ont frappé et lui ont donné des coups de pied jusqu’à ce qu’il meurt.

Le témoin B, (lors de sa déposition, son nom et son identité n’ont pas été divulgués au public), un Croate de Vukovar (à l’est de la Croatie), raconte les sévices dont ont été victimes les détenus croates de la ferme d’Ovčara avant d’être exécutés. Il a témoigné contre Slavko Dokmanović le 5 février 1998.

Lire son histoire et son témoignage

Le témoin B est né à Vukovar où il avait toujours vécu. Il travaillait pour une compagnie de transport international et habitait avec sa famille quand la situation politique a commencé à se dégrader au printemps 1992. « Les événements du 2 mai [...] ont totalement transformé la situation [...] dans la région de Vukovar. C’était le reflet de ce qui se passait en Croatie et en ex-Yougoslavie, a expliqué le témoin B, tout indiquait qu’un conflit était imminent. »
… [Les soldats] confisquaient tout, les objets personnels, les objets de valeur, les vestes, etc. Tout ce qu’ils trouvaient, ils le prenaient. Ils ont commencé à maltraiter les prisonniers, qui devaient déposer en tas leurs effets personnels.

L’épouse du témoin B et leurs enfants ont quitté la région de Vukovar le 7 août 1992. Le témoin B est resté sur place pour travailler dans sa maison qui était en construction. En septembre 1991, il a assisté à une réunion de l’assemblée municipale pendant laquelle il a été réquisitionné pour participer à la défense de Vukovar. Le témoin B commandait une unité du génie chargée de poser des mines.

De septembre à novembre, a déclaré le témoin B, « les conditions physiques et psychologiques étaient très dures. Il fallait assurer sa survie. » Bon nombre d’habitants avaient quitté Vukovar.

À la mi-novembre, plusieurs lignes de défense de Vukovar étaient tombées. Le 15 ou le 16 novembre, lorsque le témoin B s’est rendu au quartier général des forces de la défense, il n’a trouvé que quelques individus livrés à eux-mêmes. Son unité a donc été dissoute et il est retourné chez ses parents. Ces derniers avaient entendu dire qu’une évacuation de la population se préparait à l’hôpital de Vukovar, où ils se sont donc rendus vers le 19 novembre 1991.

Lors de sa déposition, le témoin B a indiqué que, lorsqu’il était arrivé à l’hôpital de Vukovar, il s’était rendu au chevet de ses hommes qui avaient été blessés. Il a déclaré que plus tard le même jour, quelques soldats et quelques paramilitaires, dont un officier de l’armée populaire yougoslave (la « JNA »), étaient entrés dans l’hôpital.

Le lendemain matin, on les a appelés en criant à l’extérieur et ils ont été obligés de sortir par la porte du service des urgences. Ils ont dû se mettre en rang par deux et des soldats les ont fouillés à la recherche d’armes, de grenades et de couteaux. Le témoin et d’autres détenus sont ensuite montés dans un autocar où ils ont été surveillés par un soldat armé. Le témoin B a déclaré : « [I]l braquait son arme sur nous. Il nous regardait d’un air menaçant. »

Les détenus ont d’abord été conduits en autocar à la caserne de la JNA. À cet endroit, a indiqué le témoin B, « [l]es gens s’étaient rassemblés en masse. Ils ont encerclé les autocars. Certains proféraient des menaces, d’autres criaient, cela a duré un certain temps [...] Ils nous menaçaient, nous injuriaient, nous insultaient. » Le convoi est ensuite reparti et les détenus ont été transportés jusqu’à la ferme d’Ovčara, une coopérative agricole spécialisée dans l’élevage porcin.

Le témoin B a raconté ce qui était arrivé aux prisonniers à leur arrivée à Ovčara : « [Les soldats] confisquaient tout, les objets personnels, les objets de valeur, les vestes, etc. Tout ce qu’ils trouvaient, ils le prenaient. Ils ont commencé à maltraiter les prisonniers, qui devaient déposer en tas leurs effets personnels. »

Le témoin B s’est souvenu que les prisonniers avaient dû passer entre deux rangées de soldats lorsqu’ils s’étaient rendus en courant des autocars jusqu’à un hangar, situé à l’intérieur de la ferme. Lorsqu’ils passaient entre les deux rangées de soldats, ceux-ci les frappaient avec toutes sortes d’objets : « Ils nous frappaient à coups de pelle, de barre de fer, de crosse. Ils nous frappaient à coups de pied et avec les mains. Ils utilisaient tout ce qu’ils avaient sous la main. » Le témoin B a été frappé à plusieurs reprises, notamment à la tête avec une barre de fer.

Le témoin B a déclaré que les tortures et les mauvais traitements avaient continué dans le hangar. « Certains ont souffert davantage, d’autres moins. En tout cas, c’était l’enfer ce hangar. » Il a indiqué que 10 à 20 soldats faisaient le tour du hangar, interrogeaient les prisonniers un par un, les frappaient et les torturaient avec tout ce qu’ils avaient sous la main : « [I]ls frappaient avec la crosse de leurs fusils. Certains avaient même des battes de base-ball. D’autres des bâtons. Sans parler des coups de poing, de pied, de brodequin. »

Le témoin B a déclaré qu’un grand nombre de prisonniers étaient très gravement blessés. « Il y avait un homme tout près de moi. Il est mort à force d’être battu et torturé. On l’a obligé à chanter une chanson à la gloire de “Sinđelić” et d’autres chants tchetniks et, tant qu’il avait un souffle de vie, il a dû chanter. Ils n’arrêtaient pas de le frapper et de lui donner des coups de pied, et je crois qu’ils ont continué jusqu’à ce qu’il meure. » Les soldats ont frappé un autre prisonnier avec ses béquilles.

L’homme qui dirigeait les opérations, a dit le témoin B, était très grand, avec une moustache. Il portait un uniforme vert olive de l’ancienne JNA. Il avait un sifflet avec lequel il donnait l’ordre à ses subordonnés qui étaient en train de maltraiter les détenus de s’arrêter ou de continuer. Un autre soldat, dans un uniforme vert olive de l’armée, « tout propre et bien net » selon le témoin B, avec une moustache et les cheveux coupés ras, tenait la liste des détenus.

Pendant la nuit, toutes les quinze minutes environ, des soldats armés ont fait sortir les détenus par groupes de 10 ou 15. Le témoin B a été appelé dans le troisième, quatrième ou cinquième groupe. Il est monté avec d’autres prisonniers dans un camion de l’armée, recouvert d’une bâche. On leur a simplement dit qu’ils allaient être conduits dans un autre hangar.

Ils nous frappaient à coups de pelle, de barre de fer, de crosse. Ils nous frappaient à coups de pied et avec les mains. Ils utilisaient tout ce qu’ils avaient sous la main." Le témoin B a été frappé à plusieurs reprises, notamment à la tête avec une barre de fer.

« Il faisait nuit, a déclaré le témoin B, mais la lune brillait. Donc il ne faisait pas nuit noire. En fait, le ciel était très clair. »

Lors de sa déposition, le témoin B a décrit le trajet du véhicule. Un des prisonniers s’est dit qu’il allait sauter, mais un autre l’en a dissuadé. « Il a hésité. Puis il a fini par renoncer », a expliqué le témoin B. C’est à ce moment-là que lui-même en a profité pour s’échapper. « À ce moment précis, moi j’ai décidé de le faire. Je me suis glissé dans un trou entre les marches et j’ai sauté par l’arrière. [...] J’ai sauté du camion, je me suis retourné pour voir si quelqu’un me suivait, j’ai pris la direction de Vukovar. [...] [J]’ai entendu une rafale de coups de feu, et puis des coups de feu isolés. C’est la dernière chose que j’ai entendue. J’ai continué à m’éloigner. Parfois je courais, parfois je marchais... disons que je m’enfuyais vers Vukovar. »

Après avoir longtemps marché, le témoin B a trouvé un refuge. Des réservistes, probablement de la JNA, se trouvaient à cet endroit et l’ont capturé. Le matin, ils l’ont conduit jusqu’à leur quartier général où il a été roué de coups. Le témoin B a ensuite été emmené dans un autre quartier général situé dans la ville de Stari Jankovci, près de Vukovar. D’autres prisonniers de Vukovar se trouvaient là, et ils ont tous été frappés. Le témoin B a été interrogé au sujet de ses activités pendant la guerre. Il a passé la nuit dans une pièce du quartier général, menotté à un radiateur.

La nuit suivante, il a été transféré au commissariat de Šid, au nord de la Serbie. On lui a posé des questions sur Ovčara : « Ils m’ont demandé ce que je savais à propos d’Ovčara, combien de personnes avaient été tuées, s’il y avait eu des personnes tuées. Moi, je n’avais vraiment pas envie d’en parler, en tout cas [pas] à cet homme. [...] J’avais l’impression qu’il essayait de rassembler des informations, de savoir si l’on savait quoi que ce soit à propos d’Ovčara. »

Puis des hommes sont arrivés et l’ont emmené avec d’autres détenus. Après avoir été frappés, ils ont été conduits à la prison de Sremska Mitrovica, également située au nord de la Serbie. Le témoin B y a été détenu du 22 novembre 1991 au 4 février 1992. Le 15 janvier 1992, après avoir été interrogé et jugé par un tribunal militaire, le témoin B a été enfermé seul dans une cellule.

Le 4 février 1992, il a été transféré dans une prison militaire de Belgrade qui servait également de centre d’interrogatoire. Il a été inculpé de rébellion armée et de crime contre la population civile. Lorsqu’on lui a demandé pendant sa déposition devant le TPIY s’il avait eu connaissance des preuves présentées contre lui, le témoin B a répondu : « Non, aucun argument n’a été avancé. Il n’y avait aucun élément de preuve. »

Quand sa femme et ses proches ont appris ce qui lui était arrivé, ils ont alerté la communauté internationale. Son procès a été ajourné lorsqu’un représentant d’Amnesty International y a assisté. Il n’a jamais été jugé et a finalement été échangé le 14 août 1992.

Le témoin B a témoigné le 5 février 1998 au procès de Slavko Dokmanović, Président de la municipalité de Vukovar. Il a été mis fin à la procédure engagée contre Slavko Dokmanović le 15 juillet 1998 à la suite du décès de ce dernier en détention le 29 juin 1998.

> Lire la version intégrale de la déposition du témoin B

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